L'Empereur des États-Unis d'Amérique

par Alexandre 4 Juillet 2007, 13:49 Mirabilia

Emperor Norton, 1870s

Emperor Norton, 1870s

Septembre 1859 : Le rédacteur en chef du San Francisco Bulletin voit entrer dans son bureau un homme grisonnant, portant un antique uniforme bleu et or de colonel de l’armée, qui lui déclare simplement : « je suis l’empereur des États-Unis ». Le rédacteur en chef  trouva cela drôle et accepta de publier à la Une la première proclamation de son visiteur. Ainsi débuta le règne de Norton Ier– qui durera 20 ans.

 

Joshua Abraham Norton fut un jour à la tête d’un considérable empire commercial. Il naquit à Londres en 1819 mais vécu en Afrique du Sud à partir de l’âge de  2 ans, ou son père fut un des pionniers de Grahamstown. À la mort de son père en 1848, Norton vendit tout ce qu’il possédait et partit pour le Brésil, mais il repartit bientôt, lorsque l’on découvrit de l’or en Californie. En novembre 1849, Norton arriva à San Francisco avec 40 000 $. Considérant plus viable de faire fortune grâce aux chercheurs d’or plutôt que d’en chercher lui-même, il ouvrit un magasin, se lança dans le commerce et le négoce.

 

Autour de 1853, il avait réuni une fortune de 250 000 $. Mais il devint ambitieux. Il décida d’obtenir le monopole du riz, achetant tous les arrivages. Il continua à acheter aveuglément même après que les prix aient décuplé. Pour son malheur, arriva une flottille provenant d’Amérique du sud, chargée de riz… Il fut ruiné et bientôt en faillite.

Emperor Norton, 1870s

Emperor Norton, 1870s

Norton devint vite un personnage en vogue, mais surtout une figure emblématique, sinon la mascotte de San Francisco. Une chose est certaine, il en devint le chouchou.

 

La deuxième déclaration de l’Empereur, une semaine après la première, établissait que suite à la corruption régnant dans les hautes sphères, le Président était démis de ses fonctions et le Congrès dissout. Il gouvernerait en personne à partir de cet instant.

 

Le gouvernement des États-Unis ayant ignoré ce  décret, Norton ordonna au commandant en chef de l’armée des États-Unis qu’il « marche sur Washington avec une force suffisante et procède à l’évacuation des salles du Congrès ». En outre, tous les états de l’Union reçurent l’ordre d’envoyer des représentants au Hall of Music de San Francisco, afin de rendre hommage à l’Empereur et prendre connaissance des nouvelles lois. Le décret suivant stipulait que les mexicains étant visiblement incapables de se prendre en charge, l’empereur assumait également le rôle de « protecteur du Mexique. »

Emperor Norton, 1869. Photograph by Eadweard Muybridge

Emperor Norton, 1869. Photograph by Eadweard Muybridge

Pour tenir sa cour, l’empereur trouva un bâtiment vide dont il orna les murs de portraits de ses principales sources d’inspiration : Napoléon et la reine Victoria. L’après-midi il se promenait en parcourant lentement les rues de la ville, suivit généralement par des chiens vagabonds, répondant gravement aux révérences de ses sujets, inspectant les égouts ou les horaires des transports publics. Chaque dimanche, il assistait à l’office dans une église différente, veillant à ne pas encourager de jalousies sectaires. Les théâtres lui réservaient spécialement une place, et l’assistance se levait dans un silence respectueux lorsqu’il entrait.


Il fut un jour arrêté pour vagabondage par un jeune policier zélé, ce qui indigna toute la ville. Le chef de la police en personne vint libérer Norton Ier, auquel il présenta ses plus plates excuses. Une délégation du conseil municipal se déplaça également et l’Empereur consentit gracieusement à « effacer l’incident de sa mémoire ».

 

Quand son uniforme fut usé jusqu'à la corde, Norton décida de faire une déclaration : « Sachez que nous, Norton Ier, avons diverses plaintes à adresser à nos sujets et vassaux, à savoir : notre garde-robe impériale est une honte nationale. » Le lendemain, le conseil municipal débloqua les fonds nécessaires à l’acquisition d’un nouveau costume.

 

Lorsqu’éclata la guerre de sécession, en 1861, Norton suivit le déroulement des événements avec une « profonde inquiétude. » Il convoqua à San Francisco le président Lincoln et Jefferson Davis, président de la confédération, dont il entendait bien être le médiateur. Aucun d’eux ne répondant à sa convocation, il ordonna la fin des hostilités en attendant que soit prise une « décision impériale » pour trancher.

Monnaie de l'Empereur Norton, Billet de 10 dollars

Monnaie de l'Empereur Norton, Billet de 10 dollars

Durant tout ce temps, Norton était entretenu par les habitants de San Francisco. Il était logé, nourri et ne payait pas les transports. Comme il n’avait jamais d’argent, il instaura un système d’impôt : 25 à 50 cent par semaine pour les commerçants et 3 dollars par semaine pour les banques, l’idée fit rire et eu du succès, et de nombreux « contribuables » payèrent.

 

L’on ne peut nier que les habitants de la ville furent de fidèles et loyaux sujets. Lorsque Norton mourut, le 8 janvier 1880, 10 000 citoyens défilèrent de façon ininterrompue devant son cercueil pendant 2 jours. En 1934 on procéda a la pose d’une plaque en marbre sur sa sépulture, au cimetière Woodlawn, portant cette simple inscription : « Norton Ier, Empereur des Etats-Unis, Protecteur du Mexique, 1819-1880. »

 

La vraie raison de la sympathie que Norton inspira fut peut-être expliquée par un journal de San Francisco qui publia dans sa nécrologie : « L’empereur Norton ne tua personne, ne vola personne, n’expulsa personne de son pays – plus qu’on ne peut en dire de la plupart des individus qui exercèrent sa charge. »

Emperor Norton, 1870s

Emperor Norton, 1870s

NORTON IMPERATOR

No more through the crowded streets he goes,
With his shambling gait and shabby clothes,
And his furtive glance and whiskered nose–
Immersed in cares of state.

The serpent twisted upon his staff
Is not less careless of idle chaff,
The mocking speech or the scornful laugh,
Than be who bore it late.

His nerveless grasp has released the helm,
But ere the Lethean flood shall whelm
The last faint trace of his fancied realm,
Let us contrast his fate

With other rulers and other reigns,
Of royal birth or scheming brains,
And see if his crazy life contains
So much to deprecate.

No traitorous friends, or vigilant foes,
Rippled the stream of his calm repose;
No fear of exile before him 'rose,
Whose empire was his pate;

No soldiers died to uphold his fame;
He found no pleasure in woman's shame;
For wasted wealth no well-earned blame
Turned subjects' love to hate.

No long and weary struggle with pain;
One sudden throe in his clouded brain
Closed forever his bloodless reign,
With every man his friend.

For Death alone did be abdicate.
What Emperor, Prince or potentate,
Can long avoid a similar fate
Or win a better end!

Dr. John Chismore, 1880

Tombe de l'empereur - 1000 El Camino Real, Colma, California 94014

Tombe de l'empereur - 1000 El Camino Real, Colma, California 94014

commentaires

Thierry 13/07/2007 11:04

Étonnant personnage dont je ne connaissais pas l'histoire. Merci pour ce texte et les liens. C'est toujours un régal de vous lire !

Plume 10/07/2007 15:23

Je découvre votre blog... très beau et très bon !!! Cette histoire est vraiment touchante. D'ailleurs, l'auteur de bande-dessiné et de roman Neil Gaiman en a fait l'un des chapitres de sa série Sandman, et c'est une merveille.

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