Valeureux Liégeois !

par Serena 12 Mars 2007, 18:36 Res Orbis

Horloge astronomique Directoire attribuée à Hubert Sarton

Horloge astronomique Directoire attribuée à Hubert Sarton

Depuis le trottoir je regarde ce vieil et immense « hôtel particulier » aux formes nettes arborant fièrement une plaque aux dorures inutiles : musée d´Ansembourg.
Je monte les quelques marches du parvis et pousse l'imposant portail de chêne et de fer forgé. Et là je suis comme Alice qui traverse le miroir, je pénètre dans une maison qui se donne les airs d'un musée.

 

Le rire cristallin de la rampe d'escalier façonnée par un magicien ébéniste-forgeron m'accueille. Une invitation muette plane dans l´air m'incitant à me sentir chez moi au milieu de ces objets qui semblent doués de vie.

 

Prise dans ce rêve éveillé, je prête l´oreille à la conversation de l'âtre enfermée dans sa lourde cheminée et du pare-feu qui évoquent d'anciennes batailles enflammées.

 

Dans la pièce suivante, je partage le soulagement de la table à pupitres d'être encore en « vie » alors qu'elle a vu ses semblables précipitées par les fenêtres lors d'une révolution. Je me prête au jeu du secrétaire de marqueterie  qui demande à mon esprit curieux de parcourir ses tiroirs en quête d'une lettre au cachet brisé oubliée dans un recoin secret. Ma main se pose nonchalamment sur le mur et je reste surprise de ne pas éprouver le contact du papier peint ou des tissus. Le cuir coloré, qui les remplace, a tout oublié de l'odeur aigre des tanneries de sa jeunesse.

 

J'admire l'imposant vaisselier qui trône dans la pièce, ses racines fermement encrées dans un parquet craquelant qui me crie sa douleur au son des pas qui blessent. A l'étage supérieur, je contemple les horloges de parquet  qui semblent être devenues séniles en répétant sur un ton monocorde un tic-tac monotone.

Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?

Lamartine, Milly ou la terre natale, 1826

Pendule astronomique à six cadrans, 1794 © KIK-IRPA, Brussels (Belgium)

Pendule astronomique à six cadrans, 1794 © KIK-IRPA, Brussels (Belgium)

Par un encadrement de porte, le hall d'entrée réapparaît. Avec un pincement au cœur la bulle du rêve se brise quand soudain... Elle est là ! Prise sous son charme je ne vois plus qu'elle : une horloge sans cabinet composée de six cadrans, dressée sur un meuble, reposant sur son socle de bois, maintenue par une monture en fer forgé, rutilante dans ses cylindres de cuivre. Quelle merveille !

 

Sur la petite plaque qui l'accompagne un nom : Hubert Sarton ! Le lapin d'Alice retourne alors dans son terrier pour laisser place à une histoire qui n’a plus rien d'un conte !

 

La description dit qu'il s'agit d'une horloge astronomique dans un style Directoire où une lune vous sourit. Au fil des six cadrans émaillés cerclés de bronze ciselé et doré, l'on peut voir :

 

  • en central, le mois, la date, l'heure et les minutes de l'heure moyenne comme sur nos montres, son pendant en heure solaire qualifiée d' »heure vraie »,
  • en inférieur gauche, le jour de la semaine,
  • en inférieur central, les phases de la lune,
  • en inférieur droit, le millésime allant de 1795 à 1844,
  • en supérieur, l'heure solaire dans 53 lieux différents autour de la terre,
  • entre ces deux derniers, les heures vraies du levé et du coucher du soleil.

 

Seul petit handicap, son tic-tac s'est tu laissant alors la salle plongée dans un bien lourd silence. Pour qui fût-elle façonnée ? Nul ne le sait. « Née » en 1794, achetée par le musée à la Baronne d’Otreppe de Bouvette en 1962 pour le plaisir des yeux, elle s'habille de ses plus beaux apparats sous  mon regard admiratif.

 

 

 

 

Horloge prestigieuse parmi les plus « grandes » qui provoque en moi la curiosité: mais qui était Hubert Sarton ?

Personne n'a jamais tout à fait tort. Même une horloge arrêtée donne l'heure juste deux fois par jour.

Proverbe chinois

Sarton (1748-1828)

Sarton (1748-1828)

La réponse est simple, il s'agit d'un horloger belge (pas suisse ou français).

 

Un liégeois qui a réussi à séduire la France. Né en 1748, il se passionne très jeune pour l'horlogerie et la mécanique. En 68, il part pour Paris afin de se perfectionner auprès de Pierre Leroy. C´est vers 1772, maître dans l’art horloger, qu'il revient à Liège.

 

Son destin était au rendez-vous personnifié par le  représentant de la Maison de Habsbourg, le Duc Charles Alexandre de Lorraine, par lequel il sera nommé "Horloger de la Cour". C'est ensuite appelé au poste de  « premier mécanicien de la cour » par le  Prince-Evêque François-Charles de Velbruck, grand mécène qui privilégie et développe les Arts et les Sciences, qu'il pourra alors réaliser ses plus belles œuvres et mettre en place le premier noyau de la Société Libre d’Emulation en 1779.

 

C'est avec génie qu'il a créé une montre automatique équipée d’un dispositif unique : le rotor, une espèce de battant en cuivre, permettant à la montre de se remonter par le mouvement de la marche de la personne qui la porte dans son gousset. C'est ce dispositif qui perdure encore à notre époque dans les montres mécaniques.

 

Cet objet est, encore aujourd'hui, au centre d'une polémique assez semblable à qui de l'œuf ou de la poule a vu le jour en premier. Il existe en effet un témoignage daté de 1877 qu'Abraham-Louis Perrelet, horloger suisse, aurait inventé en premier cette montre. Malheureusement personne n'aurait vu cette œuvre d´un horloger particulièrement méconnu alors qu'il existe un rapport de l'Académie des sciences (France), daté du 23 décembre  1778, qui décrit parfaitement une montre à rotor de remontage automatique déposée par Hubert Sarton.

 

Pendule de Compagnie du Duc Charles de Lorraine

Pendule de Compagnie du Duc Charles de Lorraine

Comment ne pas citer sa pendule dénommée « pendule de compagnie », qui comporte un ingénieux mécanisme permettant au cadran de se mouvoir de gauche à droite, à intervalle régulier, en décrivant un demi-cercle, rendant l’heure visible de différents endroits du salon. Cela ne rend t'il pas nos réveils digitaux à affichage au plafond d'une bien pâle profondeur ?

 

S'il est toutefois connu comme horloger, quelle ne fut pas ma surprise de le découvrir auteur d'autres projets de mécanique conçus pour des domaines d’activités très diversifiés tels qu'une machine à extraire la houille, un « tapis roulant » employé dans les mines à charbon, un moulin à vent à hélices rotatives, des machines à filature, des modèles de précision et une machine hydraulique pour évacuer l’eau et assécher les polders hollandais.

 

Je vous présente mes excuses messieurs Gillam (pionnier en matière d'horloge astronomique), Wampe, De Beffe, Rongé... qui êtes si peu connu du profane que je suis. Et vous aussi messieurs les ébénistes qui avez permit de construire d'aussi beaux caissons permettant de loger de prestigieuses horloges. Vous êtes sans conteste de grands artisans liégeois, découverts au fil des pages, aux quels je  ne rends pas hommage dans cet article mais quand on aime on ne compte pas et cette horloge...

 

 

...j'en suis tombée amoureuse.

L'univers m'embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n'ait pas d'horloger

Voltaire, Les Cabales

Croquis déposé par Hubert Sarton à l'Académie Royale de Sciences de Paris (1778)

Croquis déposé par Hubert Sarton à l'Académie Royale de Sciences de Paris (1778)

commentaires

joseph flores 16/09/2007 17:28

Bonjour,
je replace ce message car j'aurrai souhaité avoir un contact avec l'auteur de cet article...
Merci pour le renseignement
cordialement
joseph flores

joseph flores 13/09/2007 15:56

Bravo il serait tellement intéressant que l'on commence à prendre Hubert Sarton pour ce qu'il fut, c'est à dire un grand horloger, qui à laissé à l'industrie des éléments capitaux pour son développementMerci et n'hésitez pas à récidiverjoseph flores

wictoria 19/03/2007 14:55

C'est agréable de lire cette découverte horlogère...les ingénieurs sont souvent multidomaine, comme certains artistes...J'ai, pour ma part, une grande admiration pour l'horloge de la cathédrale de Strasbourg.

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