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Par Alexandre

Les bienveillantes J’ai acheté les Bienveillantes le jour de la sortie du livre, complètement par hasard, alors que la librairie était en plein emménagement. Alors que je demandais un renseignement sur un autre sujet, une vendeuse, à coté, s’approche de moi et me déclare que je suis le premier à acheter ce livre que j’ai sous le bras, qu’elle trouve ça très bien, voire fantastique et qu’elle tenait à me le dire… Outre qu’il s’agissait certainement d’une jeune femme emportée par son enthousiasme, j’étais assez perplexe, ne sachant pas de quoi il pouvait bien s’agir et ce qui pouvait bien susciter un tel engouement.

Après l’avoir un peu laissé mariner, le temps qu’il remonte du fin fond de la pile de livres à lire, et là, je l’ai littéralement dévoré. Je vais passer rapidement sur les mérites de l’œuvre, elle a déjà suffisamment fait couler d’encre. Il s’agit d’un sujet qui m’a toujours intéressé, voire fasciné, que l’on traite de la question de la banalité du Mal (selon Hanna Arendt) ou au contraire qu’on aliène les nazis en les diabolisant, la recherche désespérée d’un pourquoi, ou d’un comment plus prosaïque reste posée et légitime. Au-delà de la question historique, sociologique, du débat entre les intentionnalistes et les fonctionnalistes, l’aspect humain reste celui sur lequel on ne peut apporter de réponse satisfaisante, ne serait-ce que parce qu’il est une contradiction intolérable de toutes les valeurs que notre culture a élevées. Même si le régime nazi n’a pas eu l’exclusivité de l’horreur et de la cruauté (ou du Mal pour rester dans le symbole), il y a quelque chose d’unique, dans la destruction méthodique et industrielle d’un peuple (sur des critères si flous qu’ils ont pour la plupart été définis pendant l’extermination), dans la rationalisation de quelque chose de totalement irrationnel.

Comment peut-on être choqué par la démarche d’un nouveau livre à ce sujet ? Comment peut-on encore se contenter de l’explication commode qui met toute cette période entre des parenthèses de l’Histoire (n’en déplaise à Claude Lanzmann qui déclarait : « Il y a bien une obscénité absolue du projet de comprendre ») ? Suffit-il de les décrire comme des monstres pervers, de les appeler Bourreaux, pour que symboliquement ils ne soient pas humains et que la question soit réglée ?

Mais voila que moi-même je dérive, dès que l’on parle des Bienveillantes ou de tout autre roman sur ce sujet, on en revient systématiquement au débat sur la Shoah, le devoir de mémoire, de compréhension, et autre sujets de fond (ou de rien, selon). Pourtant c’est un roman, et ce n’est qu’un roman. Il est historique, certes, et l’étalage factuel que fait Littell est parfois si prononcé qu’on en vient à ne plus tenir compte de cette accumulation de dates, de lieux, de détails administratifs sur l’organisation de la SS, du RSHA, etc. J’y vois presque comme une façon de se débarrasser de la question, ou on l’aurait attendu au tournant de toutes façons (certains critiques ont évidemment fait la chasse aux erreurs,  voire aux fautes de style…)

Quoiqu’il en soit, c’est une démarche littéraire qui s’inscrit dans une continuité qui a du sens, après les poignants et sublimes (de douloureuse façon, certes) témoignages autobiographiques de Semprun, de Primo Levi, et les essais romanesques de Michel Tournier ou de Robert Merle. Et je salue la modernité de son approche. L’on a beaucoup décrié Littell parce que son personnage, dont on suit la chronique, est atypique, trop « décalé », pas « réaliste ». Bien au contraire, l’on sort de l’obligation littéraire d’en faire un monsieur-tout-le-monde sur lequel on greffe une approche pseudo-psychanalytique sommaire. Mais personne n’est comme ça, personne n’est lisse et « commun ». Nous portons tous en nous nos perversions, nos noirs secrets et phantasmes, notre sombre passé et ce dont nous ne sommes pas fiers. Non, les nazis n’étaient pas des monstres parce qu’ils avaient une part obscure, mais ils avaient aussi une part obscure parce qu’ils étaient humains. L’homosexualité et les perversions diverses de Maximilien Aue, ses rapports œdipiens inversés, son coté esthète et archi-cultivé, ne le rendent que plus « réel » si ce n’est plus crédible. Il est atypique. Soit.

Les bienveillantes

Le parallèle que l’on peut faire avec la mythologie est assez intéressant, et renvoie lui aussi à l’individu. Le titre du livre est une référence directe au cycle des Atrides. Ce cycle, l’Orestie d’Eschyle, est composé de trois tragédies :

  • Agamemnon : le roi est assassiné à son retour de Troie, par sa femme Clytemnestre et son amant Egisthe. 
  • Les Khoèphores : Oreste venge son père, avec la complicité de sa sœur Electre, en commentant un matricide, s’attirant ainsi les foudres des Erinyes.
  • Les Euménides : Oreste se réfugie au temple de Delphes, ou il est purifié et jugé par Athéna qui lui donne raison, le libérant de la malédiction.

Et voilà enfin nos Euménides (Εὐμενίδες) c’est-à-dire les fameuses Bienveillantes, appelées ainsi après le pardon d’Athéna, ou pour ne pas attirer leur attention. Ce sont les Erinyes (les Furiæ romaines), déesses vengeresses et persécutrices, poursuivant les fautifs pour un juste châtiment. D'après Virgile, elles sont au nombre de trois (Tisiphone la Vengeresse du Meurtre, Mégère l’Ensorceleuse, et Alecto l’Implacable), et leur aspect est repoussant (serpents en guise de cheveux, du sang qui coule de leurs yeux, etc.). On comprendra qu’elles n’étaient pas franchement recommandables, mais elles n’en restent pas moins des symboles de justice.

Leur présence dans le roman de Littell est double.

Tout d’abord, le rapprochement entre Max Aue et Oreste s’impose de lui-même : Oreste/Max fini par tuer sa mère coupable de la disparition de son père (d’après Max, mais au moins symboliquement), sa sœur jouant un rôle ambigu dans ses motivations, et sa fuite en avant (fuite de lui-même aussi puisque – même si le lecteur n’en est pas dupe, il occulte ce drame).

Et ne voit-on pas surgir les Furies en la présence des deux policiers Clemens & Weser ? Oh, je ne dis pas que les Bienveillantes du titre ne font référence qu'aux deux pugnaces policiers, mais ceux-ci en sont clairement une incarnation. Mais là, la situation est en miroir du contexte mythologique : ces Furies d’un nouveau genre semblent bienveillantes au début, mais il s’avère qu’elles ne le sont pas du tout.

Il en va de même pour ces entités vengeresses si l’on veut aussi voir leur présence, plus diffuse et subtile certes, dans le destin de Maximilien Aue. Dans son itinéraire chaotique mais inéxorable vers la folie.

 

"... la culture n'était pas un rempart contre la barbarie..." (Jonathan Littell)

 

Lundi 12 mars 2007 1 12 /03 /Mars /2007 09:23
- Publié dans : Libris - Ecrire un commentaire
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