Le foisonnement des images dans cet album est tel que le lecteur peut s'égarer facilement dans le labyrinthe des interprétations possibles, comme le personnage principal Peter erre dans le labyrinthe des livres. Exercice périlleux, que l'analyse "in absentia" des illustrations : le parti-pris adopté ici est le respect de l'ordre des illustrations. Je n'ai principalement retenu dans cet article que la représentation des livres et son évolution.
La première double page représente la cour d'entrée et la façade d'un bâtiment néoclassique que le texte permet d'identifier comme étant la bibliothèque. Il s'agit de l'entrée commune à la British Library et au British Muséum, à Londres. Ce sera le seul moment où sont présentés des humains. Jusque là rien ne permet de lire autre chose qu'un texte narratif réaliste.
La troisième double page nous offre une vision des rayons de la bibliothèque dont la couverture nous avait donné un aperçu. Les éléments apparus jusque là se conjuguent en une fresque extravagante. Les rayonnages rompus, étayés qui par un cric, qui par une jambe, ponctués d'échelles et d'escaliers, soutiennent tant bien que mal des objets apparemment hétéroclites et des livres qui ont en commun d'être pour la plupart des romans et d'avoir tous des titres parodiques ou simplement humoristiques. (voir fragment d'illustration dans 1ère partie)
De nombreux petits personnages marionnettes sont disposés dans les rayons. Si l'on se réfère au texte de cette page, on peut légitimement y voir une résurgence du motif de l'animation des objets, traditionnel dans la littérature enfantine du XIXe siècle, dont l'exemple le plus connu est le Pinocchio de Collodi. Sont présents aussi des arbres fruitiers disposés sur l'étagère la plus élevée ; il s'agit apparemment de pommiers et l'on ne peut s'empêcher de penser à l'arbre de la connaissance. Les arbres sont d'ailleurs nombreux et leur présence se fera de plus en plus forte au fur et à mesure qu'on avance dans l'album. Il est vrai que l'arbre, vivant ou transformé, est synonyme de longévité dans de nombreuses civilisations, en même temps qu'il a acquis - pour les occidentaux - une signification symbolique en relation avec les préoccupations liées à la nature et à sa protection. Mais aussi l'arbre, matière première de la pâte à papier, est menacé par le livre : ce qui fait que voisinent vieux rayonnages, arbres verts et logiciels informatiques (Windows 3.1).
La quatrième double planche nous présente le lieu de résidence des Robinson (lettre C) qui habite un livre de cuisine. Les ouvrages présentés portent la marque du temps ; c'est ainsi que dans le voisinage, "Crustacés en croquettes" est publié par les Editions des temps anciens. Chaque ouvrage, dont la base est une maison et le sommet un livre, porte une côte (comme dans la bibliothèque de Jorge Luis Borges, et comme dans toute bibliothèque soumise à la classification Deway), à l'exception du livre à vendre, inoccupé, et dont le titre est évocateur : Champignons de tous les jours. La maison des Robinson, vue en éclaté, nous permet de faire connaissance avec Peter et sa famille. Seule la mère est absente.
La cinquième double planche nous ramène à Jorge Luis Borges : "L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses"
La septième double planche nous fait découvrir une bibliothèque où les livres se font rayonnages, à moins qu'il s'agisse du contraire. Les livres - qui sont autant de savoirs enclos - ne sont pas enfermés dans des rayonnages qui forment le deuxième cercle du savoir, ils constituent la forteresse (qui a quelque ressemblance avec une pyramide vue en coupe) et définissent eux-mêmes les alvéoles ouvertes sur le monde. Monde étrange ou certains détails sont directement empruntés aux uvres de Jérôme Bosch : les chaumières proviennent de La tentation de saint Antoine, la fontaine, la meule rouge, les personnages grimpant à l'échelle sur fond d'incendie sont repris du Jardin des délices : nous sommes dans les réserves secrètes remplies de livres interdits. Sur les toits d'inquiétantes cheminées - livres cruciformes qui, associée à la pyramide-tombeau renvoient explicitement à la mort.
La huitième double planche présente une bibliothèque infiniment haute : l'altitude sied à la sagesse. Sous les combles, au contact des nuages, se fait La rencontre. La figuration des personnages lève l'ambiguïté du texte. Il s'agit bien de chinois, dans un environnement d'arbres torturés.
On découvre dans la double planche suivante (la neuvième) les "livres chinois" présents ici. Il s'agit en réalité de livres portant des titres latins : Ante tempus = avant le temps ; tempus serpit = le temps poursuit sa marche insensible ; tempus stat = le temps demeure ; quid sibi vult ? = que veut-il pour lui ?; numquid vis ? = que veux-tu donc ? Il y a aussi une esquisse de labyrinthe (muraille de Chine ?), qui cloisonne le paysage. Sur chaque muraille-escalier-labyrinthe chemine un vieillard courbé sur son bourdon. Tout en haut des livres s'envolent qui nous renvoient aux dessins de Folon. Les livres se transforment : de livres maisons ils deviennent livres arbres.
La onzième double planche montre la "maison-livre" ouverte. Cachés en son sein, des paysages offrent au regard un univers incohérent et continu, clos et décloisonné, que seul ordonne le sablier brisé donnant naissance à la source qui devient ciel. Ici et là des escaliers sans but. Nous sommes toujours dans un univers borgésien, celui du "Jardin aux sentiers qui bifurquent" qui montre le monde comme un assemblage d'éclats emboîtés sans cohérence mais non sans continuité. Mais en même temps vient à l'esprit une autre référence, celle des paysages de contes merveilleux, peuplés de nains et de maisons lilliputiennes que guettent du coin de l'il des insectes et animaux bien plus grands qu'elles.
La treizième double planche présente le Vieil Enfant qui trône sur une chaise haute, dont trois répliques fantomatiques disposées à l'arrière-plan renvoient à la trinité chrétienne. Les livres se fondent et s'effritent dans les soubassements de la chaise, laissant voir une dernière maison-livre en piteux état. Un seul livre subsiste, "Ledger domain", c'est-à-dire "Le catalogue des catalogue" ou encore "Le registre des registres" : associé à la trinité des sièges-trônes, ce "grand livre" est une indice d'une grande limpidité. Le vieux chinois a disparu, toute trace de vie humaine aussi.

Dans la quatorzième double planche tout livre a disparu. Peter et le Vieil Enfant, de dos, contemplent un paysage nu : collines à pâturages, vallée noyée de brume d'où émergent des clochers d'églises entourés de sapins. Dans le ciel, non pas la lune mais notre terre, bleue et rosé. Cet univers dans lequel vit le Vieil Enfant pose problème : le monde de la Connaissance serait-il vide ?
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