Le livre disparu (1ère partie)

par Jean-Yves 11 Juin 2005, 22:00 Libris

Dans une immense bibliothèque contenant tous les livres du monde, les rayonnages s'animent dès que le dernier lecteur a quitté les lieux. Tout un petit peuple s'éveille donnant vie aux livres. Le jeune Peter Robinson est à la recherche d'un livre, disparu depuis deux siècles et dont il est le seul à connaître l'existence : « Comment ne jamais vieillir. » Après deux années de quête dans le labyrinthe des rayons de la bibliothèque, Peter parvient à un groupe de quatre sages chinois qui vont le mener dans le monde du Vieil Enfant, détenteur de l'ouvrage. Ce dernier lui expose les avantages et les inconvénients de la lecture de ce manuel d'immortalité et, après une réflexion solitaire, Peter décide de ne pas le lire. «Tu es plus raisonnable que je ne l'ai été. » conclut le Vieil Enfant en le reconduisant vers le monde.

« Avec son millier de salles, la bibliothèque donnait sur une rue tranquille et bordée d'arbres. Sur ses rayons se trouvait un exemplaire de chacun des livres publiés dans le monde. Tous ? Non. il en manquait un. Deux cents ans auparavant, quelqu'un avait caché la fiche sous un tiroir et le livre avait tout bonnement disparu. Il avait pour titre "Comment ne jamais vieillir".

Lorsque la bibliothèque était fermée et que le gardien de nuit s'était endormi dans son grand fauteuil, les étagères s'animaient. Des portes et des fenêtres apparaissaient au dos des livres, des lumières s'allumaient, des voix s'échappaient d'entre les pages. […]

Sur un rayonnage de livres de cuisine, à la lettre C, dans l'album Confitures de coings, quinze recettes vivait la famille Robinson : la mère, le père, la fille Lucie, très sérieuse, et le fils, prénommé Peter. Peter était le seul à connaître l'existence du livre manquant : une nuit, alors qu'il s'était faufilé dans le fichier où son chat Brian poursuivait une souris, il avait trouvé la fiche. Mais lorsqu'il avait voulu chercher le livre, un espace vide l'attendait, rempli de poussière. C'est alors que le garçon avait décidé de retrouver à tout prix ce livre perdu. »

Un album aux nombreuses références littéraires : petite analyse incomplète du texte…

— Dans les lieux : La bibliothèque du livre disparu possède deux particularités, sa taille (1000 salles) et sa prétendue exhaustivité en matière de livres (tous les livres publiés y trouvant place). Ainsi présentée, elle rappelle précisément la nouvelle de Jorge Luis Borges, «La Bibliothèque de Babel» composée elle «d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales» dans laquelle un bibliothécaire de génie découvre qu'«il n'y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques».<

— Dans les noms de famille : Celui du héros (Robinson) renvoie le lecteur au personnage éponyme des aventures sur l'île déserte de Daniel Defoe. Celui de sa sœur (Lucie) évoque celle de Robinson dans «Vendredi ou les limbes du Pacifique» de Michel Tournier [Gallimard]. La famille Robinson habite dans un livre de recettes de confitures : on peut y voir là une référence quasi «proustienne».

— Dans la recherche, véritable quête du Graal : Peter ne part pas à la recherche d'un objet quelconque mais symbolique (un livre : « Comment ne jamais vieillir. »), véritable métaphore de l'Éternité, de la Connaissance comme c'était déjà le cas dans « Le nom de la rose » d'Umberto Eco [Grasset, 1990], avec le volume perdu de la Poétique d'Aristote. Sauf qu'ici, nous sommes plus près des modalités de la «Quête du Graal» car il n'y a pas plus de repères temporels que d'indices géographiques. Si l'objet est connu, les chemins pour le retrouver appartiennent à l'errance.

— Dans la sagesse sous-jacente : Au départ la recherche est conçue comme un jeu pour occuper les longues soirées de la bibliothèque fermée. Cette recherche prend une autre dimension à partir de la rencontre avec les quatre vieillards chinois : comment ne pas y voir une transposition — à peine masquée — des piliers de la sagesse caractéristiques des philosophies extrême-orientales. Pour Peter le jeu est alors terminé : ce qui se « joue », c'est son aptitude à réfléchir, à décider, et surtout à préférer le principe de réalité au principe de plaisir. À l'issue de sa recherche qui était en fait une quête d'identité, Peter est devenu adulte.

L'immortalité est par essence inaccessible ce qui n'est pas contradictoire — un certain temps — avec la quête de Peter, condition nécessaire pour accéder à la connaissance de soi.

Comment ne pas conclure ce commentaire avec cet extrait emprunté à Jorge Luis Borges :

    « Comme tous les hommes de la Bibliothèque, j'ai voyagé dans ma jeunesse ; j'ai effectué des pèlerinages à la recherche d'un livre et peut-être du catalogue des catalogues. » (La bibliothèque de Babel in Fictions, Gallimard, Folio, 1997, page 72)
  • Colin Thompson, Éditions Circonflexe, 1996, ISBN : 2878331680
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  • commentaires

    Jean Yves 13/06/2005 11:50

    La recherche d'un objet disparu est un thème fort commun, récurrent, de la littérature. Elle a donné naissance à quantité d'ouvrages, de valeur inégale. Cependant, dans la quasi-totalité de la production, l'objet recherché est donné dans l'ouverture du récit comme ayant une valeur, et c'est la valeur (symbolique ou matérielle) qui lui est attribuée qui déclenche l'action qui s'achève généralement par la possession de l'objet, l'appropriation de ses qualités. Ici, le manque initial résulte d'une découverte fortuite, et si la trouvaille motive l'entreprise du personnage, le lecteur ne se trouve pas dans la même situation.

    Remy66 13/06/2005 00:31

    Peter, c'est aussi le prénom de Peter Pan, l'enfant qui ne veut pas grandir

    Fabrice 12/06/2005 22:33

    Sans oublier bien sur Gilgamesh, qu'il est difficie d'ignorer quand on parle de quête d'immortalité. Ou du Livre de la jungle, pour le passage à l'age adulte.

    Mais peut-on vraiment parler de référence dans ce livre, ou tout simplement de thème classique très souvent utilisé, parfois un peu trop ?

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