La Flûte Enchantée est un peu un ovni de la musique classique. Et ce, à plusieurs titres.
Déjà musicalement : mélange d'airs tonitruants et de simple musique populaire, même s'il s'agit d'un « opéra », il tient parfois plus du Singspiel allemand. Léger, aérien, avec un parti pris qui frise parfois avec le bouffon, en alternant avec le solennel. Les petits airs guillerets y côtoient les vocalises acrobatiques, les churs graves et profonds et l'opéra viennois le plus classique.
Impossible de parler de la Flûte sans aborder son aspect symbolique. Le plus souvent qualifié d'uvre initiatique, elle l'est sans conteste, et même pour être plus précis, elle est clairement maçonnique. Le livret de Schikaneder, dont le contenu symbolique à tiroirs a inspiré une nombreuse littérature, raconte les aventures fantastiques du prince Tamino, parti dans la royaume de Sarastro afin de délivrer la belle Pamina, qui a été enlevée à sa mère, la Reine de la Nuit. En compagnie de l'oiseleur Papageno, le jeune prince va traverser d'étranges épreuves avant de pouvoir s'unir à Pamina. La fable met encore en présence des Génies bienfaisants, des Prêtres sibyllins, Trois Dames émoustillées, un terrible serpent ainsi qu'un esclave malfaisant. Déguisements et apparitions sont aussi au rendez-vous, sans oublier un jeu de clochettes magique et ... une flûte enchantée.
Pierre Coran, commente ainsi son ouvrage sur la Flûte Enchantée :
« Pourquoi ai-je éprouvé le besoin de raconter, en vers, l'histoire de "La Flûte enchantée", l'opéra de Mozart ? Pour deux raisons ! La première, c'est pour mieux mettre en lumière l'oeuvre du librettiste, Emmanuel Schikaneder, qui est bien plus qu'un conte de fée. "La Flûte enchantée" m'apparaît plutôt comme une épopée amoureuse qui inclut le parcours initiatique d'un couple, Pamina et Tamino, vers la Connaissance, la connaissance de soi et partant celle des autres. C'est pourquoi j'ai choisi l'octosyllabe : le vers épique. La seconde raison est philosophique. Cet opéra maçonnique où tout est symbole véhicule des valeurs comme la tolérance, la fraternité universelle au delà non pas des croyances mais des dogmes. A notre époque, il ne semble pas superflu de le rappeler. »
Outre le livret, la musique elle-même est profondément marquée de symbolisme, toute l'uvre est construite autour de la rituelle maçonnique. L'exemple le plus flagrant en reste l'ouverture qui reprend les trois notes de la « batterie » maçonnique.
René Terrasson (mais il n'est pas le seul) pose une théorie intéressante, proposant que le tryptique constitué par la Flûte Enchantée, la Clémence de Titus et le Requiem constituent le testament philosophique (au sens initiatique) de Mozart selon le schéma :
Difficile aussi de ne pas parler des versions de la Flûte
Et elles sont légion.
Gardiner, Böhm, Karajan, Klemperer, etc. Tous ont apporté leur interprétation avec plus ou moins de bonheur. Et bien sûr, impossible de ne pas évoquer les baroqueux : même si je n'accroche pas sur la version de Harnoncourt, celle de Ostmann est splendide, et ma préférée est celle de Christie, ses Arts Florissants et la sublimissime Natalie Dessay en Reine de la Nuit. Oui, c'est assez difficile de choisir un enregistrement de la Flûte sans être influencé, bon gré, mal gré, par celle qui va interpréter la Reine de la Nuit, son aria reste LE passage le plus connu, le plus marquant. Personnellement, si je reste attaché à Karin Ott pour des raisons sentimentales, je reconnais que Dessay reste la Reine de la Nuit la plus époustouflante qu'il m'ait été donné d'écouter.
A noter aussi : le magnifique film d'Ingmar Bergman : La Flûte Enchantée, 1975
Pour écouter certains morceaux cités dans l'article :
Auditorium
Je rejoins Kozlika, après avoir écouté chanté Die Holle Rache par plusieurs, je persiste et signe : Edda Moser reste la plus grande Reine de la Nuit.
J\\\'ai trouvé Natalie Dessay un peu trop fraîche dans ce rôle de mère radicale et terrifiante. Ses fioritures sont de trop et bien qu\\\'elle parvienne avec une facilité déconcertante à grimper jusqu\\\'aux notes les plus hautes, ce fameux air de la Reine de la Nuit ne se résume pas à ses vocalises, certes notables, mais qui ne font pas la force du morceau.
Edda Moser... ah! Edda Moser. Une Reine, une vraie, à pleurer, à tomber à genoux!!! Et belle, que dis-je...splendide avec ça !!!
Pour ne pas rester sur une mauvaise note sur Natalie Dessay, notons que ses clochettes dans l\\\'air " Où va la jeune hindoue " de Lakmé (Delibes) sont absolument extrordinaires... A découvrir ou redécouvrir aussi dans le Pardon de Ploërmel, de Meyerbeer avec son air superbe "Ombre légère"...
On peut ajouter néanmoins que les versions chantées par Lucia Popp par sa pureté (dirigée par Klemperer) ou par Gruberova ou Deutekom sont aussi de toute beauté et correspondent bien à ce que veut nous faire passer Mozart et Schikanader.
Natalie Dessay chante très bien, il n\\\'y a aucun doute. Certains se demandent si elle a la puissance ou la technqiue ou la maturité pour chanter ce rôle. Assurément oui. Mais (car il y a un mais), Natalie Dessay a elle-même dit qu\\\'elle a opéré un choix artistique de chanter la Reine de la Nuit plus douce et moins furieuse. Choix que je trouve personnellement contestable eut égard au livret, à la musique et à la signification de l\\\'ensemble de l\\\'oeuvre.
Enfin, il ne faut pas non plus, je pense, juger une version sur l\\\'unique 2nd aria de la Reine de la Nuit.
Alors pour la cohérence de l\\\'ensemble des chanteurs et la direction exceptionnelle ma sélection irait vers la version Klemperer.
En DVD, la version Levine avec Kathlen Battle est aussi très bien (et sous-titrée).
Enfin pour les admirateurs d\\\'Edda Moser, sachez qu\\\'en 1977 (sous réserve d\\\'inventaire), les américains ont envoyé dans l\\\'espace un disque gravé en cuivre au cas où il rencontrerait dans des milliers d\\\'années des extra terrestres. L\\\'oeuvre choisie pour être le 1er contact avec une voix humaine est le 2ème aria de la Reaine de la Nuit par Edda Moser. je crains que ces ET ne viennent jamais s\\\'ils pensent qu\\\'on est tous naturellement ainsi...
Edda Moser : Hélas, elle aussi, extraordinaire de limpidité, est introuvable ; pourquoi diable faut-il que d'aussi bonnes références deviennent aussi irrémédiablement introuvables...
Cela semble une règle absolue : l'exceptionnel Rostropovitch et le si beau quintett 956 de Schubert en ont eux aussi fait les frais