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Par Alexandre

Tecla & ValdradeTecla

En voyant la quantité de palissades, de planches, d'abris, d'échafaudages et d'armatures métalliques derrière lesquels s'élève Tecla, le voyageur intrigué se demande pourquoi la construction de la ville dure si longtemps.

Les habitants l'informeront alors — tout en hissant des seaux, en peignant, en mesurant — que c'est pour que Tecla n'amorce pas sa propre destruction. Ils craignent en effet que, les échafaudages à peine ôtés, la ville ne s'écroule en morceaux ; ils ajoutent d'ailleurs à voix basse : “... et pas la ville seulement.”

Le voyageur impertinent peut entreprendre une enquête ; à travers la fente d'une palissade, il verra que les grues soulèvent d'autres grues, que les échafaudages recouvrent d'autres échafaudages, que les poutres soutiennent d'autre poutres.

Vous persisterez peut-être dans vos investigations. Vous apprendrez alors le soir venu que le projet à la base de cet interminable chantier n'est autre qu'une nuit étoilée.

cul-de-lampe

Valdrade

Les anciens édifièrent Valdrade au bord d'un lac d'Asie, de telle façon que les maisons qui s'entassent littéralement les unes sur les autres puissent toutes se refléter dans l'eau. En arrivant, le voyageur voit deux villes : l'une qui s'élève au-dessus du lac et l'autre, inversée, qui y est reflétée. Rien de ce qui se passe dans l'une des Valdrade n'est ignoré de l'autre, qui le répète scrupuleusement.

Les habitants, qui savent que chacun de leurs actes possède son image spéculaire, interdisent à leur conscience de s'abandonner, si peu que ce soit, au hasard ou à l'oubli. Ainsi, ce qui importe davantage aux amants est moins la recherche du plaisir que le reflet de leurs postures dans l'eau. De même que c'est l'image du meurtre dans le miroir du lac qui intéresse l'assassin, lorsqu'il plonge profondément son couteau dans le cou de sa victime.

Parce que les images sont inversées, le miroir peut grandir la valeur des choses, mais aussi la nier. C'est ainsi que les deux villes qui vivent l'une pour l'autre se regardent face à face dans les yeux, mais ne s'aiment pas.


(Inspiré de : Italo Calvino, Le città invisibili, Turin, 1972)

 

Vendredi 6 mai 2005 5 06 /05 /Mai /2005 00:00
- Publié dans : Terra Incognita - Ecrire un commentaire
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