À la recherche d’Uqbar

par Jean-Yves 1 Mai 2005, 22:00 Libris

Tlön Uqbar Orbis Tertius : connaissez-vous ce territoire ? Jorge Luis Borges s'est penché sur ce lieu en fouillant dans les bibliothèques à la recherche de cette terre inconnue. Longtemps sans succès : pas plus dans les atlas, que dans les annuaires ou les catalogues des géographes il ne trouvait la moindre allusion à Uqbar.

Jusqu'au jour où son ami Adolfo Bioy Casarès l'a appelé au téléphone pour lui dire que dans le tome XLVI de l'encyclopédie anglaise Anglo-American Cyclopœdia (New-York, 1917), qui est une réimpression littérale de l'Encyclopaedia Britannica de 1902, il a pu lire un article sur Uqbar.

Borges s'est empressé de consulter ce volume dans une bibliothèque mais l'article en question était absent. Il a fait alors des recherches dans le même volume dans d'autres bibliothèques avec le même constat.

Quand son ami lui a apporté son propre tome quelques jours plus tard, Borges a pu constater que dans ce volume XLVI, il y avait quatre pages de plus que dans le volume XLVI de n'importe qui d'autre. Il s'est dit que cet article «unique» n'était sans doute pas une preuve de l'existence d'Uqbar mais qu'il y avait là, au moins, un faisceau de présomptions prouvant qu'il ne pouvait plus s'agir d'un canular.

«Nous lûmes l'article avec un certain soin. Le passage rappelé par Bioy était peut-être le seul surprenant. Le reste paraissait très vraisemblable, en rapport étroit avec le ton général de l'ouvrage et (cela va de soi) un peu ennuyeux. En le relisant nous découvrîmes sous son style rigoureux une imprécision fondamentale. Des quatorze noms qui figuraient dans la section géographique, nous n'en reconnûmes que trois - Khorassan, Arménie, Erzeroum - interpolés dans le texte de façon ambiguë. […] La note semblait préciser les frontières d'Uqbar, mais ses nébuleux points de repère étaient des fleuves, des cratères et des chaînes de cette même région. Nous lûmes, par exemple, que les terres basses de Tsal Jaldoum et le delta de l'Axa définissaient la frontière sud et que, dans les îles de ce delta, les chevaux sauvages procréent. Cela au début de la page 918. Dans la partie historique (p.920) nous apprîmes qu'à cause des persécutions religieuses du XIIIe siècle, les orthodoxes cherchèrent refuge dans les îles, où subsistent encore leurs obélisques et où il n'est pas rare de trouver leurs miroirs de pierres. La partie "langue et littérature" était brève. Un seul trait mémorable : la littérature d'Uqbar était de caractère fantastique, ses épopées et ses légendes ne se rapportaient jamais à la réalité, mais à deux régions imaginaires de Mlejas et de Tlön… La bibliographie énumérait quatre volumes que nous n'avons pas trouvés jusqu'à présent, bien que le troisième - Silas Haslam : History of the Land Called Uqbar, 1874 - figure dans le catalogue de librairie de Bernard Quaritch.»

Borges a découvert aussi en lisant l'article que les habitants d'Uqbar sont congénitalement idéalistes. Pour eux le monde est une série temporelle d'actes indépendants. En ce sens, on peut dire qu'à Uqbar, la relation de cause à effet n'existe pas ou alors elle n'est pas plus qu'une simple association d'idées, parmi d'autres.

La langue de ce pays est totalement dénuée de substantifs ; par exemple le mot «lune» n'existe pas mais il existe un verbe qui en français pourrait être traduit par "luner" : "La lune se reflète sur le fleuve" se dirait : "Il lune sur le fleuve".

La réalité d'Uqbar semble obéir à des règles inconnues dans notre monde. Des objets apparaissent, produits par suggestion : ce sont les «ur» ou produits par dédoublement d'objets perdus  qu'on appelle dans ce cas «hrönir». D'autres objets, à force de n'être plus vus par les habitants, disparaissent littéralement ou alors perdent au moins leurs détails.

On peut penser que tout cela ne change pas grand-chose mais à bien y réfléchir, la vie doit y être plus que bizarre…

(D'après la nouvelle Tlön Uqbar Orbis Tertius in Fictions de Jorge Luis Borges, Gallimard, Folio, 1997, ISBN : 2070366146)

 

commentaires

herwann 05/05/2005 11:21

Grand fan de Borgès je recommande vivement Tlön Uqbar Orbis Tertius mais également la bibliothèque de babel, Funes ou la mémoires, trois versions de judas..dans Artifices et également à ne manquer sous aucun prétexte, l'immortel et au moins l'Aleph dans l'Aleph traduit par Roger Caillois, un divin bonheur à apprécier de façon non nuacée et toujours renouvelé...

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