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Par Alexandre

Pour inaugurer notre section des lieux imaginaires, voici la célèbre abbaye de Thélème :

Abbaye sur la rive sud de la Loire, à deux lieues de la grande forêt de Port-Huault. Elle fut fondée au XVIème siècle par Gargantua, afin de remercier et de pourvoir le moine Jean des Entommeures.

Pour bâtir et doter l'abbaye, Gargantua fit livrer vingt-sept mille huit cent trente et un moutons, à quoi il ajouta mille six cent soixante-neuf écus par an jusqu'à ce que les travaux fussent achevés, plus une rente foncière annuelle à perpétuité de deux mille trois cent soixante-neuf nobles à la rose. L'abbaye est hexagonale, avec une grosse tour ronde de soixante pas de diamètre à chaque angle. Au pied de la Loire, la tour le plus au nord s'appelle Artice. Les autres ont pour nom Calaer, Anatole, Mesembrine, Hespérie et Cryère. Entre chaque tour s'étend un espace de trois cent douze pas, et toutes ont six étages, en incluant les caves. Le second étage possède des voûtes en forme d'anse de panier, et le reste des plafonds, recouverts de gypse, a la forme de culs-de-lampes. Le toit est fait de fines ardoises, avec un revêtement de plomb ciselé de figures d'hommes et d'animaux bien assorties, et les gouttières, peintes en bleu et or, descendent jusqu'à terre où de grosses conduites transportent les eaux jusqu'à la Loire. Thélème contient neuf mille trois cent trente-deux chambres, chacune dotée d'une arrière chambre, d'un cabinet, d'une garde-robe et d'un balcon.

Les escaliers sont en porphyre et en marbre rouge. Sur chaque palier, un double arceau laisse filtrer la lumière et les marches grimpent jusque sur le toit, où l'on trouve un pavillon. Dans toutes les chambres et cabinets sont accrochées des tapisseries qui changent selon les saisons. Le sol est recouvert de drap vert et les lits de broderies. Dans chaque boudoir, i y a un miroir de cristal enchâssé d'or fin et garni de perles.

Entre les tours Artice et Cryère s'élève la bibliothèque de l'abbaye, qui contient des collections de livres en grec, latin, hébreu, français, italien et espagnol, chaque langue occupant un étage entier. Au centre, on a aménagé un escalier en spirale, auquel on accède par l'extérieur du bâtiment en franchissant une arcade symétrique, large de six toises.

De la tour Anatole à la tour Mesembrine, s'ouvrent de belles grandes galeries, aux murs décorés de fresques représentant des scènes historiques ou topographiques. Au centre, se déroule un nouvel escalier. Sur une porte semblable à celle qui est du côté du fleuve, une inscription en vers interdit l'accès de l'abbaye aux hypocrites, aux bigots, aux scribes, aux pharisiens, aux usuriers, aux clercs, aux renfrognés, aux jaloux et aux querelleurs. Dans la cour centrale, se dresse une magnifique fontaine d'albâtre, surmontée des trois Grâces, qui tiennent des cornes d'abondance ; l'eau ruisselle par les seins, la bouche, les oreilles, les yeux et autres ouvertures de leur corps. Les pièces qui donnent sur cette cour sont ornées de peintures, d'animaux, de cornes de rhinocéros et de défenses d'éléphant. Il n'existe pas de remparts autour de Thélème, car, selon les Entommeures : « Où mur il y a devant et derrière, il y a force murmure, envie et conspiration mutuelle. »

La communauté de l'abbaye est composée d'hommes et de femmes. Les femmes y sont reçues entre dix et quinze ans ; les hommes, depuis douze jusqu'à dix-huit ans. Seuls sont admis les hommes et les femmes qui sont beaux, bien bâtis et d'un bon naturel. Ceux qui entrent dans la communauté peuvent la quitter quand ils le désirent. A l'inverse du système normal, où moines et nonnes font voeu de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, il est décrété qu'à Thélème tout le monde peut se marier, s'enrichir et vivre librement.

Les femmes sont logées entre la tour Artice et la porte Mesembrine. Les hommes occupent le reste des bâtiments. Devant les logis des femmes, se trouvent l'arène, l'hippodrome, le théâtre et les bains. Des jardins de plaisance agrémentés d'un labyrinthe longent la rive du fleuve. Près de la tour Cryère, s'étend un verger d'arbres fruitiers plantés en quinconce, autour duquel un grand parc est laissé à l'état sauvage. Entre les autres tours, se trouvent les buttes pour le tir à l'arquebuse, à l'arc et à l'arbalète.

Lors de la fondation de l'ordre, les femmes s'habillaient chacune selon leur bon plaisir, mais elles prirent par la suite l'habitude de se vêtir somptueusement de robes de taffetas d'argent à broderies d'or fin, de satin, de damas, de velours rouge, orangé, jaune clair, vert, cendré ou bleu, selon les fêtes. En été, elles portent des capelines légères ou des tuniques sans manches, à la mauresque, et en hiver, des robes de taffetas, fourrées de loup-cervier, de genette noire ou de zibeline. Les ceintures, les anneaux et les colliers sont tous faits de pierres précieuses. Pour la coiffure, elles adoptent la mode française ; en été, elles se coiffent à l'italienne et au printemps, à l'espagnole.

Les hommes sont également vêtus de manière somptueuse : ils portent des pourpoints de drap d'or, d'argent, de velours et de damas, des aiguillettes et des ceintures de soie harmonisées aux couleurs du pourpoint, et des casaques de drap d'or, d'argent ou de velours brodé. Chacun porte à la ceinture un poignard et une épée à pommeau d'or dans un fourreau de velours aux couleurs des chausses. Les bonnets, en velours noir, sont rehaussés de bagues et de boutons d'or. Les gentilshommes aiment tellement les gentes dames qu'ils se font dire quels vêtements elles porteront le lendemain afin de s'habiller dans le même ton. En ce domaine, tout est laissé au goût de ces dernières.

Le respect pour les femmes est si grand à Thélème qu'avant d'aller rendre visite à une dame, un gentilhomme doit d'abord passer entre les mains des barbiers et des parfumeurs. Ces derniers apportent aussi chaque matin aux dames de l'eau de rose, de l'eau d'ange et une précieuse cassolette qui dégage des senteurs aromatiques. Tous les vêtements et les bijoux portés dans l'abbaye sont faits par des orfèvres, des lapidaires, des brodeurs et des tailleurs logés dans un grand corps de bâtiment très clair, à la lisière du bois de Thélème.

L'unique règle de la communauté est: « Fais ce que voudras. » Le principe en est que des gens libres, bien nés et bien instruits ont, par nature, un instinct qui les pousse toujours à la vertu et un sens très aigu de l'honneur.

 

(inspiré de : François Rabelais, La vie très horrificque du grand Gargantua, père de Pantagruel, Lyon, 1534. in Alberto MANGUEL et Gianni GUADALUPI)

Samedi 4 décembre 2004 6 04 /12 /Déc /2004 00:00
- Publié dans : Terra Incognita - Ecrire un commentaire
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