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Par Alexandre

Je ne suis habituellement pas très amateur de romans « policiers ». J'entends par là un roman dont « l'intrigue » tourne autour d'un crime (qu'il faut élucider ou pas, avec une enquête ou pas, etc.)

Le Maître des Illusions de Donna Tartt parle d'un meurtre, certes. Ou plutôt il raconte un meurtre. Mais limiter ce roman à cette déclaration, comme je l'ai déjà vu faire dans certains résumés de libraires, cela revient à dire que le Nom de la Rose est l'histoire d'un serial killer. Certes, c'est bien le cas. Un tueur mystérieux assassine des moines, et un « détective » mène l'enquête. Mais ici, l'intrigue, comme chez Tartt, n'est pas tout le roman, il n'est que prétexte scénaristique, canevas sur lequel va s'appuyer le propos. Dans le cas du Nom de la Rose, du danger de la connaissance, et du droit à son accession sans censure de ce qui peut « nuire » (oui bien sûr, ça ne se limite pas qu'à ça non plus, mais ce n'est pas le sujet non plus). Dans  le cas du Maître des Illusions, de la peur de l'abandon de soi, du mythe dionysiaque des Bacchanales. Pour les grecs, la folie était aussi un savoir mystérieux et mystique. Le mythe dionysiaque ouvre à la connaissance de soi, mais avec brutalité et sauvagerie. Elle s'empare violemment de celui qui est resté trop longtemps ignorant de ses désirs cachés. Dionysos est le roi des abîmes, c'est pourquoi il rend fou.

« [...] nous avons commencé à parler des folies envoyées par les dieux : poétique, prophétique, et finalement dionysienne.

Qui est de loin la plus mystérieuse [...] On nous a habitués à penser l'extase religieuse comme n'appartenant qu'aux sociétés primitives, alors qu'elle se rencontre fréquemment chez les peuples les plus cultivés. [...]

Nous n'aimons pas le reconnaître, mais l'idée de perdre contrôle est quelque chose qui fascine plus que tout, ou presque, les gens aussi contrôlés que nous le sommes. Tous les peuples vraiment civilisés — les anciens non moins que nous — se sont civilisés par la répression volontaire du soi archaïque, animal. Sommes-nous, aujourd'hui même, réellement très différents des Grecs ou des Romains ? Obsédés par le devoir, la piété, la loyauté, le sacrifice ? Toutes ces choses tellement glaçantes pour la sensibilité moderne ?

Et toute personne intelligente — spécialement des perfectionnistes tels que les anciens et nous-mêmes — est tentée d'assassiner le soi primitif, émotif, appétissant. Mais c'est une erreur.

[...] Parce qu'il est dangereux d'ignorer l'existence de l'irrationnel. Plus une personne est cultivée, intelligente, réprimée, plus elle a besoin d'une méthode pour canaliser les impulsions primitives qu'elle s'est efforcée d'éliminer. Sinon ces forces puissantes et archaïques vont s'amasser et grandir jusqu'à se libérer, d'autant plus violentes qu'elles ont été retardées, et souvent assez brutales pour anéantir complètement la volonté. »

Premier roman d'une jeune américaine (son deuxième est sorti 10 ans après le premier), c'est vraiment un livre qui m'a marqué quand je l'ai découvert.

Primo, il est méchamment bien écrit. Ça m'arrive rarement de lire un roman (à plus forte raison un premier roman) sans régulièrement grincer des dents, tiquer devant des maladresses, ou des ficelles grosses comme des cordes à nœuds (tenez, la dernière fois c'était en lisant un Schmitt…). Ici, le style est limpide, fluide, le rythme est impeccable, le ton juste.

Secundo, le sujet. Outre le thème de fond que j'ai déjà abordé et qui vaut largement le détour, l'intrigue romanesque qui l'accompagne est réaliste et humaine. Ou comment un écrivain peut amener ses lecteurs à presque comprendre des meurtriers, ou du moins à se sentir solidaire, voire complice.

Tertio, l'art et la manière : d'une remarquable érudition, sans être pédant (sauf quand le contexte le justifie, d'où la finesse du travail), le texte ne se limite pas qu'à ça (souvent reproché au Pendule de Foucault, par exemple). Tartt accorde une importance au moins égale au développement des rapports entre ses personnages, leurs ambivalences, leurs paradoxes, leur humanité déshumanisée.

Je suis certainement un poil enthousiaste, mais c'est vraiment un des rares romans que j'ai lus que j'ai trouvé « juste » du début à la fin. Sans fausse note. Passionant.


(Donna Tartt, Le Maître des Illusions (The Secret History), Plon)

 

 

Mercredi 1 décembre 2004 3 01 /12 /Déc /2004 00:00
- Publié dans : Libris - Ecrire un commentaire
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