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Par Alexandre

Le Code Da Vinci ! 6 millions d'exemplaires, un succès planétaire. Au départ je voulais comprendre ce qui pouvait bien susciter l'engouement autour de ce que je pensais n'être qu'un thriller ésotérique comme les autres. Genre inauguré par le magnifique Pendule de Foucault et perpétué par une foule de parutions allant du simplement pas terrible au très mauvais, en passant par le franchement consternant. Les exemples sont légion : Perez-Reverte et sa Peau du Tambour, Peter Berling et ses Enfants du Graal, Katherine Neuville, Eliette Abécassis (qui de plus se prend tout à fait au sérieux), Christian Jacq (personnage pas très recommandable), etc. une liste exhaustive serait beaucoup trop longue, d'autant que le cinéma a suivi nous offrant un florilège de navets sans précédent (le Tombeau, Stigmata, la 7ème Prophétie, la Fin des Temps, etc.)

Je m'attendais donc à un roman de plus dans cette lignée, efficacement écrit, avec de grosses ficelles, et un prétexte historico-ésoterique tiré par les cheveux avec les bons gros amalgames et raccourcis habituels. Ce bouquin a dépassé toutes mes espérances…

Première surprise, en le commençant. C'est catastrophiquement mal écrit. Et je pèse mes mots. Je n'ai rien contre le style du roman de gare, il y en a de très bons, ou au pire de très efficace ; c'est un style qui a une raison d'être et qui se justifie, Dumas (que j'adore, je le rappelle) l'a amplement prouvé, Stephen King (qui me laisse totalement indifférent) l'a confirmé.

Hélas, pas de ça ici. Le principal argument que l'on m'a présenté sur ce Da Vinci Code c'est qu'il est bien écrit, qu'on est pris par le rythme, entraîné par l'action, c'est efficace et on ne peut pas en décrocher. En somme, il est supposé réunir tous les ingrédients du roman de gare qui lui permettent de tenir son rôle de divertissement. Et bien non, le style arrive réalise l'exploit d'être à la fois télégraphique et maladroit au possible. Dan Brown nous livre des phrases courtes, simples, des chapitres courts, simples, pas trop de mots trop compliqués (sauf quand il faut frimer parce que ça fait partie de l'intrigue – mis on prendra bien soin de l'expliquer), et on tombe dans les poncifs littéraires les plus éculés. Je ne pensais pas qu'aujourd'hui, on pouvait encore faire de telles descriptions, à plus forte raison dans un roman à succès :

« Le professeur Langdon n'est peut être pas considéré comme un canon de beauté à l'instar de certains collègues plus jeunes mais ce quadragénaire ne manque certes ni d'allure, ni de charme. Son charisme naturel est rehaussé par une chaude voix de baryton aussi suave que le miel… » (le héros)

Ou encore :

« Une jeune femme s'avançait vers eux d'un pas souple et assuré. Elle portait un long chandail irlandais beige à grosses côtes sur un caleçon noir qui galbait ses jambes élancées. Son épaisse chevelure auburn tombait naturellement sur ses épaules, encadrant un visage rond et harmonieux, éclairé d'un large sourire….elle incarnait une beauté naturelle et authentique, rayonnant d'aisance et d'énergie. » (l'héroïne)

Qu'ajouter à ça ? C'est presque aussi bien ficelé que du Harlequin.

Les personnages sont plats, voire inexistants (parfaitement accordés aux acteurs qui les incarneront dans le tournage en prévision – Tom Hanks & Co), et le méchant est évidemment un géant albinos. Les répétitions constantes (pour s'assurer que le lecteur a bien compris le point – supposé être malicieux) sont insupportables : une discussion tourne autour du nombre Phi (le fameux Nombre d'Or), outre qu'elle soit bourrée d'inexactitudes, l'auteur nous fait brillamment remarquer que le prénom de l'héroïne au regard vert envoûtant (Sophie) contient ces mêmes lettres. Mais il va le répéter 4 fois en deux paragraphes, allant jusqu'à conclure par un éclatant : « soPHIe » pour bien enfoncer le clou. Rien qu'un exemple, certes, mais si représentatif.

Venons-en maintenant à la structure romanesque. Ah ! Justement un des points forts cités par ceux de ses fans qui passent rapidement sur le fond de l'intrigue (je vais y venir) pour défendre le coté « fiction » et prenant du livre. Là, la succession de ficelles est si grosse qu'on se croirait perdus dans une jungle de cordes à noeuds. Ce qui se veut d'un rythme haletant n'est qu'une suite de rebondissements clownesques dignes d'un James Bond récent. La succession de péripéties confine la plupart du temps au grotesque, l'on a même droit à la fuite dans le jet privé du milliardaire excentrique…

Les gros sabots littéraires ne nous épargnent rien non plus, flash-back sur telle conférence à laquelle a assisté le héros pour nous faire comprendre tel ou tel truc, besoin impérieux de tout expliquer littéralement comme s'il écrivait pour l'américain type jamais sorti de chez lui et incapable de situer l'Europe sur un carte (hein ? non, je l'ai pas dit. Si ? Ah. Bon.) Que l'on ne m'accuse pas de mépriser ses lecteurs. Quand on répète 150 fois la même chose en voulant dire clairement « oh eh ? T'es sur d'avoir bien compris, la ? Bon, j'en suis pas sur, je t'en remets une couche », ça dénote un mépris certain pour les lecteurs auxquels on le destine.

Ah, j'ai failli oublier que c'est un « roman à énigmes » aussi. C'est d'ailleurs ce qui justifie le titre. On fait appel à un génie reconnu pour bien faire comprendre que les énigmes vont être brillantes, ingénieuses, issues de l'esprit complexe et incomparable. Là encore, on se croirait dans le Club des 5. Pour exemple, les trois personnages (deux brillants professeurs et une troublante cryptographe) mettent 4 pages à décrypter un message écrit en miroir (et en anglais bien sûr). Parce que Leonardo écrivait à l'envers bien sûr ! Je vous rassure, nous aurons quand même le droit au souvenir de la visite d'une expo de manuscrits de Da Vinci où l'on apprendra ce fait par un guide complaisant.

Pour finir en beauté, il faut dire un mot sur le fond de l'histoire, qui est souvent le maillon faible de ce genre de littérature. Je n'ai rien contre l'exploitation du filon de la théorie du complot dans un roman. Pas très original, mais efficace quand c'est bien fait.

Ici, deux choses me choquent. La première, les amalgames à répétition et les raccourcis faciles et malhonnêtes. Dan Brown mélange allègrement les genres, on sort des bouts de phrases de leur contexte, on change sans remords des dates, des faits. Le tout bien sûr dans une apparence de « révélation » des plus contestables. Aucun conditionnel, aucune précaution, et Dieu sait que les procédés littéraires qui le permettent sont légion, mais ici, on a plutôt l'inverse : pour justifier d'une pseudo-théorie fumeuse, ou carrément fausse, l'auteur le fait par la bouche d'un « expert » d'une « autorité » qui les présente toujours comme des faits incontestables et « bien connus » (à l'image de l'introduction du livre, qui affirme que les faits sont « avérés »), utilisant la technique bien rodée du « c'est prouvé » (par qui ? quand ?).

Les faits, les dates, et l'Histoire sont joyeusement mélangés, souvent grâce à des anachronismes arrangeants (comme lorsqu'il s'emmêle dans les Conciles) ou voulus. Sans aucune peur du ridicule (les croisades sont le fruit d'un complot pour retrouver le Graal), ou des racolages complaisants (tout est bon pour plaire aux théologiennes féministes américaines), Dan Brown racles les fonds de tiroir, non pas de la Tradition, mais des feuilles de choux modernes à sensation.

Le tout, toujours au premier degré. C'est le principal reproche que je ferais à ce livre. Pas assez subtil pour pouvoir être pris au second degré, il propose une vision unique, à prendre ou à laisser. D'ailleurs, ses fans, parlent souvent de « révélations ».

Deuxième point choquant, ce fameux Prieuré de Sion. Pourquoi ? Vu la structure de son intrigue, il aurait pu choisir les Templiers, les Rose-Croix, ou les 101 Dalmatiens (ah oui, il n'épargne pas Walt Disney non plus, tout est bon à être récupéré). Pourquoi exhumer le Prieuré de Sion ?

Toujours dans son introduction, qu'il intitule « les Faits » (et qui ne s'inscrit pas dans le roman, elle le précède très clairement pour établir qu'il est basé sur des faits incontestables, historiques, et prouvés), il écrit :

«La société secrète du Prieuré de Sion a été fondée en 1099 après la première croisade. On a découvert en 1975, à la Bibliothèque nationale, des parchemins connus sous le nom de "Dossiers secrets", où figurent les noms de certains membres du Prieuré, parmi lesquels on trouve sir Isaac Newton, Botticelli, Victor Hugo et Léonard de Vinci.»

J'en suis resté bouche bée devant tant de culot. Rappelons donc les faits : le Prieuré de Sion, association loi de 1901, crée en 1956 par Pierre Plantard (dont le but premier est de «défendre les droits et la liberté des foyers HLM»). Ce sinistre personnage, pétainiste et ouvertement antisémite n'en était pas à son coup d'essai. Sous l'occupation, il créé des groupes (interdits au juifs, bien évidemment) dont il est la « Majesté druidique ». Avec le Prieuré, il cherche à monter une légende, qu'il va s'échiner à fabriquer de toutes pièces : il s'invente une ascendance royale, remontant à la dynastie des Mérovingiens, dont Plantard est le dernier descendant en ligne directe, bien entendu. Il va jusqu'à faire des faux parchemins pour faire remonter le Prieuré à Godefroi de Bouillon, établit la liste des Grands Maîtres (Da Vinci, Cocteau, etc.), et va jusqu'à déposer ces faux à Bibliothèque Nationale dans les années 60.

D'autres exaltés reprennent ses délires. De Sède d'abord, dans son ouvrage d'une rare rigueur scientifique la Race fabuleuse: extraterrestres et mythologie mérovingienne, et plus tard, dans les années 80, par des anglais qui l'appellent Majesté, et qui publient le best-seller l'Enigme sacrée où ils vont plus loin : cette fois, les mérovingiens (et donc Plantard) descendent directement de Jésus et Marie-Madeleine ! En passant, ils récupèrent aussi les Protocoles des Sages de Sion dont ils affirment l'authenticité, renouant avec les premiers amours de Plantard avec Vichy.

Exactement tous les « faits » dont se sert Dan Brown, il a tout simplement repris Plantard dans le texte. Sans jamais le citer en tant que source, bien entendu (il citera quand même l'Enigme Sacrée comme source sérieuse). Il ne parlera des Plantard que comme les descendants en question, mais obligés de se cacher du Vatican qui cherche à les assassiner…

Un roman ? Qui ne se prétend pas plus ? Citons donc Dan Brown lui-même :

«Dans mon livre, je révèle un secret qui est murmuré depuis des siècles. Je ne l'ai pas inventé. C'est la première fois que ce secret est dévoilé dans un thriller à succès. J'espère sincèrement que "Da Vinci Code" servira à ouvrir aux lecteurs des nouvelles pistes de réflexion.»

 

Ce livre est consternant et grotesque.

 

Mercredi 23 mars 2005 3 23 /03 /Mars /2005 00:00
- Publié dans : Libris - Ecrire un commentaire
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