Des aléas d’une langue vernaculaire

par Hien 5 Mai 2008, 07:47 Res Orbis

Des aléas d’une langue vernaculaire

Je lisais récemment l’ouvrage de Anne-Marie Thiesse sur l’histoire de la construction des identités nationales en Europe, et m’interrogeais notamment sur le principe politique de « une langue, une nation ». Une évidence, nous semble-t-il aujourd’hui, mais comment diffuser une langue sans un support, une écriture accessible à tous ?

 

Si l’écriture est selon Brébeuf :

Cet art ingénieux
De peindre la parole et de parler aux yeux,
Et par des traits divers d figures tracées,
Donner de la couleur et du corps aux pensées (...)

in « Encyclopédie, ou Dictionnaire Raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers » de Diderot et d'Alembert

Elle est également un enjeu d’influence des nations par les pouvoirs spirituels et séculaires depuis que l’homme s’est lancé à la conquête de l’homme.

 

Ainsi en est-il allé de l’écriture de la langue de ce pays aujourd’hui connu sous le nom de Vietnam (nom que nous utiliserons d’ailleurs délibérément dans les propos qui suivent afin de ne pas nous perdre dans des dénominations territoriales historiques).

Des aléas d’une langue vernaculaire

Contrairement aux idées reçues, le vietnamien est une langue d’ascendance mon-khmer et non un dérivé du chinois – qui appartient pour sa part à la famille linguistique sino-tibétaine.

C’est néanmoins sous la domination de l’Empire du Milieu (le Vietnam fait partie intégrante de l’empire de 111 avant JC à 939 après JC) que l’écriture han – du nom de la dynastie régnante en Chine - s’impose comme vecteur privilégié de l’éducation des élites vietnamiennes et de la communication de l’Administration.

 

Médium d’une sinisation imposée, l’écriture Han connaît progressivement une assimilation positive après l’indépendance du Vietnam au 10ème siècle, puisque quelques lettrés (des moines bouddhistes notamment) entreprennent de vietnamiser les caractères chinois pour épouser au mieux les caractéristiques phonétiques de la langue vernaculaire. Ainsi, l'écriture han donne-t-elle naissance au chữ nôm. La datation de la création du chữ nôm est cependant incertaine, le premier témoignage épigraphe est une stèle portant le nom de villages vietnamiens et qui remonte à 1343. L'usage de cette écriture dite sino-viêt reste toutefois cantonnée à des cercles érudits car elle implique la connaissance du chinois littéraire. Le Han demeure donc le médium écrit officiel.

Fac-similé de la page de garde du petit traité de grammaire d'Alexandre de Rhodes (Rome 1651)
Extraits du petit traité de grammaire d'Alexandre de Rhodes (Rome 1651)

 

C’est au 17ème siècle que l’épopée de l’écriture vietnamienne connaît un nouveau rebondissement, avec l’arrivée de missionnaires européens chassés de l’Empire du Soleil Levant pour des questions de prosélytisme politiquement incorrect. Ces missionnaires, principalement lusophones et hispanophones, vont progressivement développer une transcription littérale du vietnamien, en utilisant le latin comme support et en y adjoignant six accents destinés à traduire la musicalité de la langue vietnamienne. Cette écriture romanisée est baptisée quốc ngữ ; et, si c’est une œuvre collective, c’est le jésuite Alexandre de Rhodes qui en endosse la paternité en publiant en 1651 son dictionnaire trilingue (vietnamien, latin et portugais) « Dictionnarium annamiticum, lusitanum et latinum », accompagné d'un petit traité de grammaire « Linguæ Annamiticæ seu Tunchinensis brevis declaratio ». Le quốc ngữ est ainsi réputé comme le plus ancien système de transcription des tons, indiqués par des accents.

Des aléas d’une langue vernaculaire

Le contexte historique de l’époque qui consiste en luttes féodales entre seigneurs de guerre vietnamiens après la disparition de la dynastie Lê, et qui vont s’étendre sur près de deux siècles, ne permet pas à ce nouveau système d’écriture de se propager. Le quốc ngữ est cantonné à sa vocation première de support d’évangélisation du peuple vietnamien, jusqu’au début du 19ème siècle avec l’expansion de la colonisation française.

 


 

Quelques liens éclairants sur la question :

 

 

 

commentaires

Jacky 06/11/2010 18:16


Merci, je me sens moins bête.


Beatrice 06/05/2008 22:47

je ne dirais donc qu'un mot, en fait deux:
rất hay!!! ;-)

Hien 06/05/2008 10:22

rất hay...
A vot' service, m'sieur ;-)

Jonathan 05/05/2008 13:56

Comment écrit-on "très intéressant" en vietnamien, pardon en quốc ngữ ?

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