La ponctuation de l’Amour

par Jonathan 17 Avril 2008, 13:37 Res Orbis

La ponctuation de l’Amour
Notre système d’écriture est-il trop limité ? Depuis l’invention de l’alphabet, tous les mots s’écrivent avec 26 lettres et les textes s’articulent au moyen des signes qui le ponctue : point, virgule… Cependant, beaucoup estiment que cet attirail millénaire est encore insuffisant pour bien écrire !


Comment supprimer l’équivoque des phrases quand elles parlent des sentiments subtils comme l’amour, l’indignation, l’ironie, etc. ? Comment être sûr que le lecteur saisisse bien le sens authentique, celui voulu par l’auteur ? Combien d’accidents de contresens pourraient être évités chaque année au moyen d’une ponctuation plus précise ?

A l’époque où le monde se mobilise pour sauver le point-virgule (cf. Fuligineuse dans Le point-virgule, le retour !), il n’est pas inutile de rappeler que des écrivains, des inventeurs, ont proposé de repousser les limites de l’expression écrite, en imaginant des signes – des points – qui traduisent d’utiles intonations, et, plus généralement, connotent plus précisément les émotions qui doivent passer, de gré ou de force, dans la moulinette du texte.

 


 

La recherche fondamentale en ponctuation


Baptisés « points d’intonation », ces symboles inventés attendent encore d’être officialisés, pour venir grossir les rangs de la palette typographique :

Le point de doute. Ex. « Je me demande si elle viendra ».
Le point de certitude. Ex. « Je crois en Dieu ».
Le point d’acclamation. Ex. « Vive Untel ».
Le point d’amour . Ex. « Ah, je l’aime »
Le point d’autorité « très utile pour commander…» (5 propositions par Hervé Bazin, 1966)
Le point d’indignation. La réponse de Raymond Queneau à son auto-questionnement : comment marquer l’indignation autrement ?

La rumeur colporte que pour le point d’humour, les recherches sont toujours en cours… qui saura trouver un symbole bien représentatif ?

 

 

Le plus attendu : le point d'ironie


Dans les laboratoires des points à créer, le point d’ironie est celui qui a suscité le plus de versions, et sans doute le plus attendu… puisque 4 formes sont déjà proposées, pas moins :  

 

, et


Le premier à en proposer une représentation est Marcel Bernhardt (né en 1868, pseud. Alcanter de Brahm) qui eut une vie littéraire éclectique et finit sa brillante carrière comme conservateur du musée Carnavalet. Son point a, en gros, la forme d’un point d’interrogation retourné, dont la boucle serait inclinée.

 

Pour Hervé Bazin, la lettre grecque l’inspire : - Psi. « Ps… son de la flèche qui vole… quoi de meilleur pour exprimer l’ironie ? »

L’utilité de ce point ne fait pas beaucoup de contestation. Qui n’a pas ressenti le besoin un jour ou l’autre de faire signe au lecteur : attention, cette phrase n’est pas à prendre au premier degré ! Dans ces cas, l’utilisation de ce point aurait été d’une grande aide pour lever toute ambiguïté dans la tournure de l’ironie.

Mais à ce jour, sous quelque forme que ce soit, le point d’ironie n’a malheureusement pas rencontré le succès escompté. A part ses créateurs, pas d’utilisation recensée dans la littérature.

Pourtant, il connut quand même un certain succès. Une grande marque de mode dans les années 1990 en fit un symbole pour sa campagne de communication, qui lui donna de ce fait une nouvelle vie, même s’il ne s’agit que d’ornement et de marketing.

Et selon vous, quel symbole pour quelle subtile intonation vous paraîtrait le plus urgent à créer ?

 

 

La ponctuation de l’Amour

Source : Jean-Pierre COLIGNON, Un point c’est tout ! La ponctuation efficace, troisième édition (collection Métier journaliste, Victoires-Éditions, 2004)
 

 

 

commentaires

Jonathan 06/04/2014 23:13

En passant, je me fais la reflexion que de nos jours, les smileys sont naturellement venus remplacer le vide causé par le manque de choix dans la ponctuation. Je me suis surpris à découvrir
d'involontaires correspondances entre les points dessinés dans cet article et les compositions de touches ayant la même signification. A tel point que le : o/ souvent utilisé dans les chats, copie
par hasard ou par destinée le point d'acclamation déjà imaginé pour souligner la joie à la fin d'une expression. ;)

Emmanuel Lecarme 20/03/2009 20:44

Je commaissais le point d'ironie en forme de point d'interrogation retourné. Enseignant, je l'utilise fréquemment dans mes corrections de copies... et ai ainsi l'occasion de le présenter à mes élèves, qui l'oublient probablement aussitôt.
Mais je le croyais plus ancien: il me semblait l'une de ces innovations de la Renaissance qui n'a pas pris, au contraire de ses congénères.

Florent 29/07/2008 00:25

Cet article m'a d'abord amusé, puis a suscité chez moi de nombreux questionnements (ce qui est le propre d'un bon article) :
Est-il vraiment souhaitable de "supprimer l’équivoque des phrases quand elles parlent des sentiments subtils comme l’amour, l’indignation, l’ironie" au moyen de nouveaux signes de ponctuation, comme semble le suggérer cet article ? Je pose cette simple question car, à mon sens, c'est justement dans cet "équivoque", dans cette impression de flottement et d'incertitude que réside toute la poésie d'une déclaration d'amour ou tout le piquant d'une phrase ironique. Il me semble en effet qu'une littérature rendue ultra-précise et trop explicite par une ponctuation de plus en plus spécifique se trouverait totalement vidée de son sens, de même qu'un auteur qui voudrait "être sûr que le lecteur saisisse bien le sens authentique [de son texte], celui voulu par [lui]" serait le pire des auteurs, puisqu'il empêcherait par là toute interprétation personnelle et tout plaisir de l'imagination chez le lecteur. En effet, Racine n'a pas eu besoin d'un "point d'amour" pour rendre poignants les aveux passionnés de Phèdre...son seul génie littéraire a suffit. Aussi j'estime (peut-être de manière abusive) que les auteurs qui ont besoin de recourir à pareils procédés pour clarifier leur propos feraient tout aussi bien de se garder d'écrire, puisque la chose est manifestement trop complexe pour eux...
Cependant, d'autres visions des choses que la mienne peuvent exister, et je serais ravi d'être contredit !

Michel Ickx 08/05/2008 11:01

Indépendamment de la ponctuation et parmi les tentatives de créer un langage plus adapté à la complexité de nos connaissances actuelles, j'ai trouvé très intéressant l'essai sur le "rhéomode" de David Bohm dans "Wholeness and the implicate order" J'ignore si ce livre a été traduit en Français.
Tournepierres

Kalliope 05/05/2008 10:49

Pour le point d'ironie, plutôt qu'un psi, il faudrait un phi grec, pour rappeler que l'ironie est d'origine philosophique... Sinon, je trouve que les "émoticônes" ont de plus en plus tendance à remplacer la ponctuation, dans les mails, justement parce qu'elles sont plus précises et plus nombreuses que les signes de ponctuation. Peut-être que cela donne l'impression que j'ai 15 ans mais peu importe ! Cela dit, parfois, j'aime recourir à l'imprécision et à la polysémie d'un simple et mystérieux "!".

Soleilvert 24/04/2008 21:03

J'ouvre une guillemet : l'Amour, ça commence souvent par une MAJUSCULE pour se terminer sur un "air" de minuscule.

Le point d'interrogation est suivi de suspensions et d'exclamations avant que de se parer d'accolade. Mais, trop souvent se clôturer par un sinistre point final. C'est une histoire qui se mettra entre parenthèse avant que de l'élider.

denisb 24/04/2008 14:36

dans un texte d'une seule ligne,
le point-à-la-ligne est vachement dur à noter.

infofiltrage 23/04/2008 12:49

Notre langage indoeuropéen a fortement évolué au cours de l'histoire, non seulement dans sa graphie mais aussi dans sa ponctuation. 26 lettres dans notre alphabet se réfère à un passé très proche.

Il ne faut jamais oublier le point de suspension…
Celui-ci est adorable, ¿ non ?

Jonathan 21/04/2008 20:15

Proposition très pertinentes, auxquelles j'oserai ajouter :
- le point de bouderie
- le point voilà-c'est-exactement-ça

PhG 18/04/2008 09:07

Une intonation à représenter de toute urgence : le point de scepticisme (scepticisme face aux discours et à la bien-pensance culturelle, médiatique et politique, etc...).
Un point de scepticisme, c a d un point d'interrogation, de doute, de suspension du jugement, trés sérieusement matiné de réserve et même, d'une pointe d'hostilité assumée...

Hien 17/04/2008 17:50

Le point de lassitude ?
Toute proposition est la bienvenue.

Haut de page