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Par Alexandre

Ville remise à neuf tous les jours. Chaque matin, les voyageurs se réveillent dans des draps frais, se lavent avec un savon tout droit sorti de son emballage, portent des vêtements flambant neufs, prennent, dans le réfrigérateur de l'année, des pots de lait inentamés, tout en écoutant le refrain en vogue sur un poste de radio dernier modèle.

Sur les trottoirs, enfermés dans des sacs de plastique impeccables, les restes de la Léonie d'hier attendent les ramasseurs des poubelles qui contiennent, outre des tubes de pâte dentifrice aplatis, des emballages, des bouilloires, des encyclopédies, des pianos et des services de vaisselle en porcelaine.

Ce n'est pas seulement aux produits manufacturés, vendus ou acquis quotidiennement, que l'on peut mesurer l'opulence de Léonie, mais plutôt d'après les choses qui y sont jetées chaque jour, afin de faire place à d'autres.

Certains voyageurs se sont demandés si la véritable passion de Léonie était réellement, comme les habitants l'affirment, le plaisir de posséder du neuf, du différent, et non pas, plutôt, la joie de rejeter, d'exclure, de se débarrasser d'une impureté récurrente. Le fait est que les éboueurs sont accueillis ainsi que le seraient des anges, et que leur travail de déblai des résidus de la veille est entouré d'un silence respectueux, comme s'il s'agissait d'un rituel qui inspirerait de la dévotion, peut-être parce qu'une fois les objets jetés, plus personne n'aime à leur accorder une pensée. Nul ne se demande où l'on dépose, tous les jours, ce qui a été rejeté. Hors de la ville, sans doute, mais puisque la ville s'agrandit chaque année, les ramasseurs de poubelles doivent s'en aller sans cesse plus loin. Le volume des ordures s'accroît et les piles deviennent plus hautes, se pétrifient, s'étendent dans un périmètre plus large. Et puis, à mesure que Léonie montre plus de talent pour fabriquer de nouveaux matériaux, les ordures se perfectionnent, résistent au temps, aux éléments, aux fermentations, aux combustions. Ainsi une forteresse de déchets indestructibles cerne-t-elle Léonie.

Les immondices de Léonie envahiraient le monde peu à peu si, derrière la crête des énormes tas qu'ils constituent, les balayeurs des rues d'autres pays ne se pressaient, poussant de leur côté des montagnes de débris devant eux. Peut-être le monde entier, par-delà les limites de Léonie, est-il recouvert de cratères d'ordures, chacun entourant une métropole en constante éruption. Les frontières entre les villes étrangères — hostiles — sont envahies de remparts, où les détritus de chacun supportent ceux de l'autre.

A mesure que l'altitude s'élève, le danger d'un glissement de terrain augmente, une boîte de conserve, un vieux pneu, pourraient désormais suffire à entraîner à leur suite, s'ils tombaient, une avalanche de chaussures dépareillées, d'anciens calendriers, de fleurs fanées, qui submergeraient la ville d'un passé qu'elle a en vain tenté de rejeter, un passé qui se mêlerait à celui des autres villes, enfin nettoyées. Un cataclysme aplatirait alors les chaînes de montagnes sordides, effaçant toute trace de la cité toujours vêtue de neuf. Dans les villes voisines, tous sont déjà prêts ils attendent avec des bulldozers pour aplanir le terrain, pénétrer dans le nouveau territoire, s'y répandre, et rejeter, plus loin encore, de nouvelles ordures.

 

(inspiré de : Italo Calvino, Le città invisibili, Turin, 1972)

Mercredi 9 mars 2005 3 09 /03 /Mars /2005 00:00
- Publié dans : Terra Incognita - Ecrire un commentaire
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