Une rude gaillarde

par Alexandre 2 Mars 2008, 16:21 Ab Absurdo

Portrait de Élisabeth-Charlotte de Bavière, artiste inconnu

Portrait de Élisabeth-Charlotte de Bavière, artiste inconnu

J'avais envie de vous présenter ce surprenant extrait de la correspondance de Madame la Duchesse d'Orléans (Charlotte-Élisabeth de Bavière), belle-soeur de Louis XIV.  La destinataire de la lettre ci-dessous, sorte de défi épistolaire, est sa tante l'Electrice du Hanovre, Sophie de Bohême, chez qui Madame avait vécu d'agréables moments. A la cour de l'Electrice, chacun avait son franc parler. Les plaisanteries étaient drues. On s'y "crevait de mangeaille", et l'on s'entretenait sans vergogne des suites de cette alimentation copieuse. Ce mépris tranquille des bienséances et cette intimité qui régnait entre Madame et sa bonne tante Sophie expliquent qu'aient pu s'échanger entre elles des lettres telles que celle-ci.

 

La Duchesse d'Orléans avait par ailleurs la réputation de ne ménager personne, de ne pas mâcher ses mots,  et de dire tout net et tout ce qu'elle avait à dire, avec loyauté, simplicité, bonne humeur et non sans une honnête rudesse de langage.

 

Je vous laisse juges.

 

Fontainebleau, le 9 octobre 1694

Vous êtes bien heureuse d'aller chier quand vous voulez ; chiez donc tout votre chien de saoul. Nous n'en sommes pas de même ici, où je suis obligée de garder mon étron pour le soir ; il n'y a point de frottoir aux maisons du côté de la forêt. J'ai le malheur d'en habiter une, et par conséquent le chagrin d'aller chier dehors, ce qui me fâche, parce que j'aime à chier à mon aise, et je ne chie pas à mon aise quand mon cul ne porte sur rien. Item, tout le monde nous voit chier ; il y passe des femmes, des hommes, des filles, des garçons, des abbés et des suisses ; vous voyez par là que nul plaisir sans peine, et qui si on ne chiait point, je serais à Fontainebleau comme le poisson dans l'eau.

Il est très chagrinant que mes plaisirs soient traversés par des étrons ; je voudrais que celui qui a le premier inventé de chier, ne pût chier, lui et toute sa race, qu'à coups de bâton. Comment, mordi, qu'il faille qu'on ne puisse vivre sans chier ? Soyez à table avec la meilleure compagnie du monde, qu'il vous en prenne envie de chier, il vous faut aller chier. Soyez avec une jolie fille, une femme qui vous plaise ; qu'il vous prenne envie de chier, il faut aller chier ou crever.

Ah ! maudit chier, je ne sache point plus vilaine chose que de chier. Voyez passer une jolie personne, bien mignonne, bien propre, vous vous récriez : Eh ! que cela serait joli si cela ne chiait pas ! Je le pardonne à des crocheteurs, à des soldats, aux gardes, à des porteurs de chaises, et à des gens de ce calibre-là. Mais les empereurs chient, les impératrices chient, le pape chie, les cardinaux chient, les princes chient, les archevêques et les évêques chient, les généraux d'ordre chient, les curés et les vicaires chient.

Avouez donc que le monde est rempli de vilaines gens, car enfin, on chie en l'air, on chie sur terre, on chie dans la mer, tout l'univers est rempli de chieurs et les rues de Fontainebleau de merde, car ils font des étrons plus gros que vous, Madame. Si vous croyez baiser une belle petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde ; tous les mets les plus délicats, les biscuits, les pâtés, les tourtes, les perdrix, les jambons, les faisans, tout n'est que pour faire de la merde mâchée.

Une Rude Gaillarde : La Princesse Palatine, Paul Reboux, 1934

La princesse palatine peinte en 1713 d'après Hyacinthe Rigaud

La princesse palatine peinte en 1713 d'après Hyacinthe Rigaud

Pour en savoir plus :

 

 

 

 

commentaires

Étienne MORIN 08/07/2008 02:03

Il manque en haut dans mon premier commentaire l'expression anglaise suivante:

TOO ROUGHT. = en français TROP CRU.
Merci
Étienne

Étienne MORIN 08/07/2008 01:45

On ne peut pas dire que c'est très subtil;
Quel plaisir extraordinaire, ça aurait été de "pouvoir" entendre les "Femmes Savantes" de Molière disserter sur le même sujet, et puis un petit clin d'oeil aux Précieuses Ridicules.........en passant par le même "petit coin " pour nous situer entre les deux scènes proposées.........;
En langue anglaise, sur un "devoir" pareil, un professeur aurait marqué: ................c'est-à-dire: trop cru, en bon français.En essayant d'être trop cru en français,ce n'est par conséquemtn pas du français...
Merci et Au plaisir.
p.s.Je m'en vais rejoindre Sa Majesté. Veuillez m'excuser.

Don-Pierre 12/03/2008 17:01

Immodium, deux gelules par jour pendant trois jours.Deux kilomètres de papier le trêfle si.. besoins.

Jonathan 03/03/2008 11:50

Etonnant cette correspondance !
La première fois qu'Alexandre l'a lue, on a l'impression que l'auteur joue avec un plaisir infantile d'écrire le plus possible le mot chier, parce que c'est un gros mot. Une sorte de jeu, de provocation, de défi. Mais peut être pas finalement... C'est très naturel tout ça.

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