
Une visite privilégiée de
l'Opéra Garnier m'a conduit l'année dernière jusque dans ses souterrains les plus profonds.
Un mur, une porte couverte de poussière fermée par un lourd cadenas… et notre guide érudit nous relate l'histoire fascinante de la chambre scellée de l'Opéra, conçue par ceux qui ont voulu réserver
pendant 100 ans, jour pour jour, les enregistrements des voix grandioses de leur époque : C'était en décembre 1907.
Et les 100 ans ont été atteints récemment !
La cérémonie d'ouverture de la chambre scellée de l'Opéra de Paris a révélé, fin décembre 2007, les 2 urnes contenant les disques conservés pour la postérité de l'art lyrique du début du XXe
siècle. Les disques comportent des airs interprétés notamment par la Française Emma Calvé ("Carmen" de Bizet), l'Australienne Nellie Melba ("Rigoletto" de Verdi) et l'Italienne Adelina Patti ("Don
Giovanni" de Mozart).
La société EMI - héritière de la Gramophone Company - a prévu de publier en 3 CD en mars 2008 les quarante-huit 78-tours de 1907.
Remontons un peu le temps pour suivre cette passionnante aventure.
En 1907 donc, sous l'impulsion inspirée de l'archiviste d'alors, et suivant son extraordinaire vision, il organisa de la sorte un legs exceptionnel à la postérité en guise de témoignage
historique et multimédia de l'Art du Chant. Un hommage posthume saisissant et unique au Bel Canto, conservé sous la forme de 24 disques de gramophone conservés dans une chambre fermée.
Quelle était la vision d'alors ? Lisons M. Charles Malherbe, l'éminent archiviste de l'Opéra, dans son discours du 23 décembre 1907 prononcé pendant que la porte se refermait pour 100 ans sur les
disques gravés.
Eloge de la Science qui a fourni les techniques les plus avancées de l'époque au secours de la conservation:
« […] La science veillait, la science représentée par un chimiste distingué, M. Bardy, qui, s'attaquant au problème, a su le résoudre….
« Il vous intéressera de savoir que les disques sont disposés de manière à ne pas être en contact immédiat les uns avec les autres ; le poids résultant de la superposition aurait pu, avec le
temps, altérer la fine gravure qui représente ce que j'appellerai le tracé sonore, et compromettre ainsi l'exécution future. De plus entre ces plaques isolées, il fallait empêcher l'introduction
de l'air. L'air est l'ami de tout ce qui respire ; il est l'ennemi de tout ce qui ne vit pas ; il est le grand destructeur par excellence, si subtil qu'il se glisse en les coins les plus étroits,
si obstiné qu'on a beau le chasser par la porte il trouve toujours le moyen de revenir par la fenêtre. Il fallait donc soustraire les objets à son action délétère, et l'on a construit une petite
boîte en cuivre, ce métal se laissant moins pénétrer que les autres; dans cette boîte on fait le vide, et l'on dresse contre tout retour offensif la barrière d'une soudure. Le précieux objet
prend place dans une seconde boîte que l'on soumet à une opération analogue, en ayant soin que les soudures de l'une ne fassent pas vis-à-vis aux soudures de l'autre, afin d'éviter l'action
directe de l'air, dans le cas où quelques atomes pousseraient l'indiscrétion jusqu'à forcer la consigne qui les éloigne. Notons aussi que les disques sont établis avec des matières résineuses, et
que trop de sécheresse peut leur nuire ; alors vous devinez l'action bienfaisante que doit exercer sur eux un séjour prolongé dans les caves de l'Opéra ; la privation de lumière et d'air
contribuera certes au bon état de leur santé. »
Sur le projet, ensuite, véritable pont jeté entre deux siècles :
« […] - 1 - Montrer quel était l'un des aspects de la musique au XXe siècle, ce que chantaient et comment chantaient les principaux artistes de notre Opéra ;
« - 2 -Montrer quelle aura été la marche ascendante d'une des inventions les plus géniales de ce temps, en suivant, pour ainsi dire, pas à pas, les progrès pendant une centaine d'années.[…]
Sur les petites attentions entourant les précieux disques et la postérité devant s'en saisir, qui ne sont pas sans évoquer Jules Verne et ses visions du futur :
« […] Un parchemin spécial donnera, bien entendu, la liste détaillée de tous les morceaux contenus dans les caisses, et toutes les indications nécessaires pour mettre en mouvement la machine et
ses accessoires, puisque, au cours d'un si long espace de temps, bien des détails, se seront forcément modifiés, et il importe que les ouvriers d'alors, munis des outils nouveaux, ne soient pas
embarrassés pour manier ceux que l'âge aura plus ou moins démodés.[…] »
Au cours de la cérémonie qui précéda "l'ensevelissement des voix", dans les caves de l'opéra, les participants entendirent un gramophone "chanter" La Mort d'Othello par Francesco Tamagno, mort en
1905 d'une crise cardiaque.
En 2007, pendant ma visite, le guide n'était franchement pas optimiste sur le contenu de cette pièce secrète. La serrure qui a été forcée pendant la guerre (1912), a sans doute exposé aux
dégâts son précieux contenu. Même si, après un rapide recensement, qui a révélé que les outils et les disques ainsi que le gramophone, était toujours en place, la pièce a été à nouveau refermée
pour longtemps.
Elle était destinée à rester close jusqu'au dernier jour de la période des 100 ans, soit précisément le 23 décembre 2007.
Ce qui a eu lieu à la date dite, et a révélé des trésors enfouis, en bon état de conservation.
Alors, amis de l'Opéra, dépoussiérez vos Gramophones !
Le
directeur de l'opéra et le président de la BNF, MM.Mortier et Racine, le 19 décembre 2007 au Palais Garnier.
(AFP/Pierre Verdy)
Sources documentaires : Musica N°65 de février 1908, et Éric POINDRON
Lundi 25 février 2008
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Publié dans : Ars Musica
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