La chambre secrète de l'Opéra

par Jonathan 25 Février 2008, 08:34 Ars Musica

Opera House, Paris, France ca. 1890-1900

Opera House, Paris, France ca. 1890-1900

Une visite privilégiée de l'Opéra Garnier m'a conduit l'année dernière jusque dans ses souterrains les plus profonds.


Un mur, une porte couverte de poussière fermée par un lourd cadenas… et notre guide érudit nous relate l'histoire fascinante de la chambre scellée de l'Opéra, conçue par ceux qui ont voulu réserver pendant 100 ans, jour pour jour, les enregistrements des voix grandioses de leur époque : C'était en décembre 1907.

Et les 100 ans ont été atteints récemment !

 

La cérémonie d'ouverture de la chambre scellée de l'Opéra de Paris a révélé, fin décembre 2007, les 2 urnes contenant les disques conservés pour la postérité de l'art lyrique du début du XXe siècle. Les disques comportent des airs interprétés notamment par la Française Emma Calvé ("Carmen" de Bizet), l'Australienne Nellie Melba ("Rigoletto" de Verdi) et l'Italienne Adelina Patti ("Don Giovanni" de Mozart).

 

La société EMI - héritière de la Gramophone Company - a prévu de publier en 3 CD en mars 2008 les quarante-huit 78-tours de 1907.

Les urnes de 1907 - © Pascal Lafay / BnF

Les urnes de 1907 - © Pascal Lafay / BnF

Remontons un peu le temps pour suivre cette passionnante aventure.

En 1907 donc, sous l'impulsion inspirée de l'archiviste d'alors, et suivant son extraordinaire vision, il organisa de la sorte un legs exceptionnel à la postérité en guise de témoignage historique et multimédia de l'Art du Chant. Un hommage posthume saisissant et unique au Bel Canto, conservé sous la forme de 24 disques de gramophone conservés dans une chambre fermée.

 

Quelle était la vision d'alors ? Lisons M. Charles Malherbe, l'éminent archiviste de l'Opéra, dans son discours du 23 décembre 1907 prononcé pendant que la porte se refermait pour 100 ans sur les disques gravés.

 

Eloge de la Science qui a fourni les techniques les plus avancées de l'époque au secours de la conservation:

[…]La science veillait, la science représentée par un chimiste distingué, M. Bardy, qui, s'attaquant au problème, a su le résoudre….

Il vous intéressera de savoir que les disques sont disposés de manière à ne pas être en contact immédiat les uns avec les autres ; le poids résultant de la superposition aurait pu, avec le temps, altérer la fine gravure qui représente ce que j'appellerai le tracé sonore, et compromettre ainsi l'exécution future. De plus entre ces plaques isolées, il fallait empêcher l'introduction de l'air. L'air est l'ami de tout ce qui respire ; il est l'ennemi de tout ce qui ne vit pas ; il est le grand destructeur par excellence, si subtil qu'il se glisse en les coins les plus étroits, si obstiné qu'on a beau le chasser par la porte il trouve toujours le moyen de revenir par la fenêtre. Il fallait donc soustraire les objets à son action délétère, et l'on a construit une petite boîte en cuivre, ce métal se laissant moins pénétrer que les autres; dans cette boîte on fait le vide, et l'on dresse contre tout retour offensif la barrière d'une soudure. Le précieux objet prend place dans une seconde boîte que l'on soumet à une opération analogue, en ayant soin que les soudures de l'une ne fassent pas vis-à-vis aux soudures de l'autre, afin d'éviter l'action directe de l'air, dans le cas où quelques atomes pousseraient l'indiscrétion jusqu'à forcer la consigne qui les éloigne. Notons aussi que les disques sont établis avec des matières résineuses, et que trop de sécheresse peut leur nuire ; alors vous devinez l'action bienfaisante que doit exercer sur eux un séjour prolongé dans les caves de l'Opéra ; la privation de lumière et d'air contribuera certes au bon état de leur santé.

Présentation des urnes © Pascal Lafay / BnF

Présentation des urnes © Pascal Lafay / BnF

Sur le projet, ensuite, véritable pont jeté entre deux siècles :

1 - Montrer quel était l'un des aspects de la musique au XXe siècle, ce que chantaient et comment chantaient les principaux artistes de notre Opéra ;

2 - Montrer quelle aura été la marche ascendante d'une des inventions les plus géniales de ce temps, en suivant, pour ainsi dire, pas à pas, les progrès pendant une centaine d'années.[…]

Sur les petites attentions entourant les précieux disques et la postérité devant s'en saisir, qui ne sont pas sans évoquer Jules Verne et ses visions du futur :

[…] Un parchemin spécial donnera, bien entendu, la liste détaillée de tous les morceaux contenus dans les caisses, et toutes les indications nécessaires pour mettre en mouvement la machine et ses accessoires, puisque, au cours d'un si long espace de temps, bien des détails, se seront forcément modifiés, et il importe que les ouvriers d'alors, munis des outils nouveaux, ne soient pas embarrassés pour manier ceux que l'âge aura plus ou moins démodés.[…]

Photographie officielle de la cérémonie d’enfouissement de 1907 (©BnF)

Photographie officielle de la cérémonie d’enfouissement de 1907 (©BnF)

Au cours de la cérémonie qui précéda "l'ensevelissement des voix", dans les caves de l'opéra, les participants entendirent un gramophone "chanter" La Mort d'Othello par Francesco Tamagno, mort en 1905 d'une crise cardiaque.

 

En 2007, pendant ma visite, le guide n'était franchement pas optimiste sur le contenu de cette pièce secrète. La serrure qui a été forcée pendant la guerre (1912), a sans doute exposé aux dégâts son précieux contenu. Même si, après un rapide recensement, qui a révélé que les outils et les disques ainsi que le gramophone, était toujours en place, la pièce a été à nouveau refermée pour longtemps.

 

Elle était destinée à rester close jusqu'au dernier jour de la période des 100 ans, soit précisément le 23 décembre 2007.

Ce qui a eu lieu à la date dite, et a révélé des trésors enfouis, en bon état de conservation.

 

Alors, amis de l'Opéra, dépoussiérez vos Gramophones !

 

 

Sources documentaires : Musica N°65 de février 1908, et Éric POINDRON

 

 

 

Mise à jour postérieure à l'article

 

La BnF a organisé une expo sur le thème et mis en ligne un site ou il est possible d'écouter ces fameuses voix ensevelies :

 

 

commentaires

Claude Lorrain 13/11/2008 15:59

Bonjour,

Des nouvelles fraîches sur le sujet (qui n'intéressent peut-être plus personne si j'en juge sur le peu de vie dans les commentaires). Un colloque parlera des urnes les 8 et 9 décembre prochains.
Pour plus de détails (notamment le détail du programme), visitez les pages suivantes : http://www.aibm-france.org/pre_programme_8_9_dec.pdf ; http://calenda.revues.org/nouvelle11393.html

Claude Lorrain 23/09/2008 12:22

Bonjour,

Il y a un peu de confusion dans votre compte-rendu et donc des erreurs ; je me permets par conséquent d'apporter quelques lumières dans les sous-sols de l'opéra Garnier.
Les urnes ont quitté l'opéra Garnier depuis 1990 pour être confiées aux soins du département de l'Audiovisuel de la Bibliothèque nationale de France. En décembre dernier, on n'a pas procédé à l'ouverture du local en sous-sol (vide depuis 17 ans et donc sans intérêt) mais ont seulement été présentées les urnes de 1907 pour annoncer leur ouverture courant 2008. Sur les cinq urnes déposées (4 urnes contenant des disques 78 tours et 1 urne contenant un phonographe, 2 urnes ont eu leur contenu dérobé (vol de 12 disques et du phonographe). La date de 1912 (la guerre n'est heureusement pas encore commencée) correspond à la seconde cérémonie d'"enfouissement".
Enfin, la presse n'est pas restée muette sur le sujet et sa lecture attentive (encore présente sur internet) aurait permis d'éviter toutes les erreurs de votre article. Désolé de mettre un sérieux bémol aux félicitations qui vous sont faites sur la rédaction de cet article.

Trouilleux 14/03/2008 13:13

Toutes mes félicitations pour votre site, beau, riche et bien illustré. La musique y apporte une touche de fraîcheur très agréable.
Et moi qui me disait en le parcourant : tiens! je vais le signaler au gars Poindron, car il aime bien toutes ces sortes de vieilleries fort réjouissantes! Et puis, toc! Il le connaît déjà! Je suis vraiment le dernier informé...
Le reliquaire est formidable,beau dans sa simplicité, morbide juste ce qu'il faut, et l'on se prend à rêver : les morceaux seraient-ils authentiques? C'est possible!
Mais ce reliquaire, où diable(!) est-il conservé?
Avec toutes mes amitiés...

Alexandre 14/03/2008 13:24

Merci avant tout pour cette pluie de compliments.Au sujet de ce fameux reliquaire, qui est effectivement formidable, l'authenticité des "morceaux" ne fait que peu de doutes. Je n'ai pas détaillé dans l'article (déjà trop long) les moyens à la disposition de DVD pour se procurer ces illustres abattis, mais ils sont connus. Le plus célèbre concernant les os du Cid et de Chimène qu'il a en personne prélevés, moment immortalisé dans une toile d'Alphonse Roehn (cf. l'article).Et pour le voir, si je ne me trompe, le reliquaire est au musée Vivant-Denon à Chalon-sur-Saône.

éÉric Poindron 07/03/2008 21:32

Message de Éric Poindron

au sujet de :

L’ETRANGE QUESTIONNAIRE

Chers ami(e)s, lecteurs, écrivains ou non, cher tous…

Voilà un petit questionnaire que je me suis amusé à imaginer. Il ne s’agit pas d’un test psychologique ni d’une grille de recrutement savamment imaginée par des cerveaux tortueux ou torturés. Ce sont seulement des questions ouvertes destinées à nourrir un peu de romanesque. C’est une espèce de “cadavre exquis” qui peut mener quelque part…

Les réponses reçus ont été souvent surprenantes et formidables, étranges et bien plus…

Il est toujours curieux de rencontrer l’autre, surtout lorsqu’il répond comme vous ou possède une bibliothèque presque identique…

Le principe est assez simple : il suffit de répondre à chaque question en une minute au maximum. Soixante questions, donc une heure.

Toutefois ne regardez pas votre montre à chaque question : laissez l’écriture définir le temps.

N.B. Si vous le souhaitez, vous pouvez aussi vous présenter - sous la forme de votre choix - en quelques lignes. N’hésitez pas non plus à mettre votre adresse ou vos blogs et sites afin de tisser d’autres toiles…

Enfin, vous pouvez aussi envoyer l’étrange questionnaire à vos amis, ils sont les bienvenus.

Pour en savoir plus, découvrez “L’Étrange Questionnaire” sur Le Cabinet de Curioistés d’Éric Poindron :

http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/

Éric Poindron 04/03/2008 12:02

Cher Jonathan,

Non votre site n'est pas modeste, il est formidable. je viens de lui consacrer un article sur le cabinet de curioistés de Éric Poindron...

http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/

Si vous voulez m'emprunter d'autres sujets, ou si vous souhaitez des articles, n'hésitez pas... (mon adresse : coqalane@wanadoo.fr)

Train cordialement

EriK, l'autre fantôme de l'opéra.

Éric Poindron 03/03/2008 11:24

Je découvre votre site avec bonheur et vais m'empresser de le référencer sur mon blog.

Merci d'avoir fait écho "aux voix ensevelies" et à l'article que j'ai! consacré aux sous-sols et aux mystères de l'Opéra.


Éric Poindron, "l'autre fantôme" de l'Opéra".

Le cabinet de curiosités d'Éric Poindron est à découvrir à l'adresse suivante :

http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/

Rendez-vous aussi à la découverte du "Cénacle Troglodyte, une société secrète qui devrait vous intértesser...

http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/index.php/Biblio-nomadie

Jonathan 03/03/2008 13:56

Je salue ici le passage d'Eric Poindron sur notre modeste site Castalie. Comme chacun sait, E. Poindron, de quelques années mon aîné, est un écrivain et éditeur puisqu'il a notamment co-créé les Éditions du Coq à l'Âne et publié une quarantaine d'ouvrages (dixit Wiki). Tout le monde n'a pas sa biographie de son vivant sur wikipedia, il mérite donc qu'on la cite - http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ric_Poindron Merci donc à lui pour sa lecture et son référencement, preuve s'il en est que Castalie est un site apprécié et largement connu :-)) Je note le clin d'oeil à double sens (si on utilise les deux yeux, c'est possible...) de " l'autre fantôme de l'Opéra " de son commentaire, dont il fait aussi référence dans l’article sur le Cénacle des troglodytes : "Erik K., surnommé l’autre fantôme de l’opéra, est détective littéraire et occulte au sein de l’agence Zalewski & associés qu’il a créé. Il enquête actuellement sur le bocal formolé qui contiendrait « le vit de Napoléon » conservé dans une collection privée américaine." Espérons pour Eric, dès qu'il aura mis la main sur un vit célèbre, su'il saura le conserver à son aise dans du formol de bonne qualité…

Gondolfo 27/02/2008 09:39

les fantomes de l'opéra :)

tob 26/02/2008 20:49

Pourquoi n'en parle-t-on pas dans les journaux. C'est fascinant ces voix qui sortent de leur tombe. Et cet archiviste génial, on dirait un personnage de Tardi. Délicieuse histoire, merci !

dolelouis 26/02/2008 11:27

C'est pour moi plus émouvant, de savoir que l'on peut entendre des voix centenaires, que l'exumation d'une momie vielle de plusieurs siécles

Jonathan 26/02/2008 08:22

Merci. Ca fait toujours plaisir.
Il est vrai que cette ouverture de la chambre de l'opéra de Paris n'a pas fait la Une dans la presse, mais c'est une aventure passionnante et je pense qu'on en reparlera bientôt : à la sortie des albums.
Imaginez, des voix qui sont restées cachées pendant 100 ans et qui ressurgissent du fonds des âges...

Allie 25/02/2008 19:26

Impressionnant tout ça! Un très bon billet!

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