L’alchimie dans l’Oeuvre au Noir

par Alexandre 20 Novembre 2004, 23:00 Libris

Les références alchimiques dans le roman de Marguerite Yourcenar, l'Oeuvre au Noir, ne sont plus à démontrer. Elle y évoque un alchimiste en la personne de Zénon, plus scientifique que mystique mais forcé de se cacher pour échapper à la censure de l'époque.

Quant au titre, dire qu'il en est évocateur est un euphémisme. Pour mémoire, rappelons que dans l'alchimie, la couleur rouge est le résultat du noir et du blanc, diamétralement opposés. L'œuvre au rouge (Rubedo) est le stade ultime de la transmutation de la matière originelle. Cette matière originelle, l'Azoth, passe de l'état de noirceur (Nigredo) à celui de l'argent, du blanc (Albedo). L'on passe de l'œuvre au noir, à l'œuvre au blanc, avant d'aboutir, finalement, à l'œuvre au rouge, de laquelle naîtra la pierre philosophale.

Yourcenar, nous faisant récit de la vie de cet alchimiste imaginaire du XVIème siècle, nous conte symboliquement son parcours alchimique et initiatique. Elle nous raconte de quelle façon il réalise le Grand Oeuvre.

Après une première lecture du roman, une première constatation, surprenante, s'impose : Zénon n'a rien d'un alchimiste.

D'après l'imagerie populaire, un alchimiste serait un savant, ou un pseudo savant, qui, par des recherches plus ou moins chimiques sur la matière, tenterait de percer le secret de la vie, de la transmutation des matériaux lourds en or ou de découvrir la guérison universelle. L'alchimie, dans ce sens, est un mélange de connaissances scientifiques et de mysticisme, de croyances en des formules magiques.

Cette image de l'alchimie et des alchimistes est, bien entendu on ne peut plus réductrice, même si elle s'est au cours de l'histoire, de nombreuses fois vérifiée (ne serait-ce que parce que le mythe engendre souvent la réalité).

L'alchimie, selon d'autres mouvances, est avant tout un processus symbolique, elle constituerait en fait un sorte de code (parfaitement illustré, par exemple, par la Tabula Smaragdina d'Hermès Trismégiste) dont seuls les initiés possèdent la clef et qui permet d'accéder aux mystères de l'initiation hermétique.

Pour résumer, l'on peut dire qu'il y a trois « sortes » d'alchimie :

  • une alchimie « matérialiste », qui allie la superstition à l'esprit scientifique
  • une alchimie « mystique », s'inspirant notamment d'astrologie et d'occultisme
  • une alchimie « initiatique », qui n'est que langage symbolique.

Zénon ne correspond à aucun de ces stéréotypes. La seul indice concret que nous livre Yourcenar réside dans le fait qu'elle le désigne à plusieurs reprises comme un alchimiste et des références, très vagues et rapides à des traités d'alchimie écrits de sa main, mais sans plus de précisions. Mais ce n'est pas en appelant un chat un chien que celui-ci aboie pour autant. Le héros de Yourcenar serait plutôt un libre penseur et un philosophe en avance sur son temps qu'un hermétiste.

D'ailleurs l'auteur n'a pas cherché à crédibiliser davantage son personnage d'alchimiste, il faut chercher dans le rôle de l'alchimie un processus de transformation à la fois de la matière et de la personne, une trajectoire qui deviendra l'équivalent de l'écriture et de la lecture. Auteur, lecteur et personnages se retrouveront à l'intérieur du processus alchimique, métaphore de l'écriture.

La symbolique alchimique de l'Oeuvre au Noir se situe à plusieurs niveaux, assez complémentaires.

Constatons d'abord la structure ternaire du roman, qui reviendra constamment dans les différentes associations symboliques avec l'alchimie.

L'Oeuvre au Noir est divisé en trois grandes parties :

  • La vie errante
  • La vie immobile
  • La prison

C'est là que réside l'une des clefs du rôle qu'a voulu donner Yourcenar à l'alchimie. A quoi correspondent, d'un point de vue alchimique, ces trois grandes étapes de la vie de Zénon ?

En fait, à plusieurs choses à la fois, pas forcément contradictoires, mais à des niveaux différents.

Tout d'abord, et le parallèle est flagrant, l'on ne peut que s'attarder sur les trois étapes du grand Oeuvre alchimique :

  • L'œuvre au noir, la Nigredo
  • L'œuvre au blanc, l'Albedo
  • L'œuvre au rouge, la Rubedo

Mais cette hypothèse ne vaut que si l'on considère que la vie de Zénon effectue un cycle complet, qu'il a fini par réaliser le Grand Œuvre et que la fin de sa vie constitue symboliquement l'achèvement de sa propre transmutation initiatique. Le choix délibéré et serein de son suicide, son propre sentiment d'accomplissement en sont des indices.

Si l'on va plus loin, l'on peut facilement trouver une autre correspondance, non plus sur la finalité, mais sur le moyen. Le parcours alchimique, qu'il soit symbolique ou concret passe par trois épreuves majeures nécessaires à la transmutation de l'Azoth :

  • L'épreuve de la Terre
  • L'épreuve de l'Eau et de l'Air
  • L'épreuve du Feu

Si l'on agrée ce système de référence, l'on peut considérer l'Oeuvre au Noir comme le récit de ces épreuves, où dans la première partie de sa vie Zénon s'arrache à l'esprit de pesanteur qui le retient à la Terre, il réalise l'ascendant du spirituel sur le corporel ; la deuxième partie de sa vie correspond à sa propre purification en vue de la fin de sa vie où il arrive à se transcender.

Une autre approche consiste à ne pas considérer la vie de Zénon comme étant un cycle alchimique concret. Le titre de l'œuvre semble y conduire. La vie de Zénon, sous cet éclairage, est l'illustration de l'Oeuvre au Noir, la première des étapes alchimiques, celle où la matière originelle est introduite dans l'œuf alchimique. Mais elle l'est qu'après avoir été nettoyé de tous corps étrangers pouvant adhérer à sa surface, il n'est introduit que lavé de ses impuretés…

Le cabinet de réflexion initiatique nous plonge dans le Grand Œuvre : outre qu'il regorge de symboles alchimiques, il est l'équivalent symbolique de l'œuvre au noir, celle de la putréfaction de l'Azoth qui devient noir. Indispensable à sa renaissance, la mort symbolique de celui qui est encore un profane, va séparer le subtil de l'épais, comme dans l'œuf Alchimique où la matière inerte et lourde tombe au fond. Le récipiendaire connaît ici l'épreuve de la Terre, comme l'illustre le mot VITRIOL écrit à l'intérieur du cabinet de réflexion, cette formule alchimique signifie : Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem (visite l'intérieur de la Terre et en rectifiant tu trouveras la Pierre Cachée), prémonition de son futur travail sur la pierre brute.

Comment ne pas voir dans la fin de Zénon, une allégorie de la mort symbolique que doit traverser l'initié ? Ce passage obligatoire avant que l'initié ne doive se frayer un chemin au cœur de l'obscurité pour tendre vers la lumière.

Quelque soit le point de vue que l'on aborde, l'approche privilégiée, elles se complètent et sont toutes l'illustration du parcours initiatique de Zénon.

Jung avait établi une comparaison entre l'alchimie et le mythe de Jonas :

Jonas, qui est avalé par une baleine, se retrouve dans le ventre de celle-ci où il "peut contempler les images primordiales véhiculées par l'inconscient collectif". Ces images sont alors assimilées par sa propre conscience qui se régénère en les intégrant dans son champ.

Zénon sera intégré à la symbolique du mythe de Jonas alors qu'il se retrouve dans un lieu carcéral où sa réflexion débouche sur une nouvelle vision du monde. L'événement qui la déclenche est particulièrement révélateur puisqu'il remet en question la conception du monde de Zénon. Il s'agit de la mort du Prieur des Cordeliers à partir de laquelle Zénon apprécie, pour la première fois, la singularité du lien qui pouvant unir deux êtres, alors qu'il s'agissait pour lui, jusque là, d'être complètement détaché d'autrui. "Régénéré", il changera, dès lors, sa manière d'aborder la vie.


Ref. : Marguerite YOURCENAR, L'Oeuvre au Noir, Folio


commentaires

capucine 11/08/2010 22:04


pour une présentation du roman :

http://fr.wikipedia.org/wiki/L'Œuvre_au_noir


Laura 23/06/2010 16:33


Bonjour,
Est-il possible que quelqu'un me résume l'histoire de l'œuvre au noir (dans ses grandes lignes) car je n'ai pas tout saisi ... Merci !


kali jane 22/02/2010 17:23


Bonjour,
Je prépare actuellemnt un evénement sur l'initiation alchimique qui se concrétisera par un parcours en pleine air durant un mois dans un endroit très prestigieux et alchimique de France. La plupart
de mes oeuvres sont dites alchimiques, cependant si vous êtes un spécialiste de l'alchimie, vos conseil précieux pour faire évoluer ce parcours d'utilité public seraient les bienvenus pour adapter
des textes à mes oeuvres qui puissent être appréhendables par tous des plus naifs aux plus initiés
Vous pouvez me joindre au 0664095234


fimio_4 09/04/2008 10:00

Votre analyse est interessante, mais pourquoi réduire le cycle des éléments à un cycle ternaire, alors que le quaternaire a lui aussi sa signification symbolique? D'autant plus que, puisque vous parlez du cabinet de reflexion et du travail de la pierre, le cycle des éléments est vécu comme un cycle quaternaire, mais en deux temps, d'abord la terre (le "un" et l'oeuvre au noir) puis les trois autres éléments au cours des trois voyages (le "trois") où je ne vois pas la raison d'associer entre eux deux éléments (l'eau et l'air) plus que deux autres

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