Science et art : anatomie

par Béatrice 12 Février 2005, 23:00 Sapientia

Les grecs  n'avaient qu'un seul mot et un seul concept pour l'art et pour l'habileté : tekhné – l'histoire de l'art par définition, était l'histoire de la maîtrise technique. Par la suite, la frontière entre la science et l'art reste ténue. Au moyen-âge, la peinture et la médecine sont considérés comme des arts mécaniques : les matières d'enseignements nobles sont la théologie et la métaphysique, parce que professant un profond détachement des choses matérielles.

C'est à partir du XVème siècle que la médecine et l'art progressent dans la connaissance du corps humain. Les peintres (Leonardo da Vinci, Verrocchio) effectuèrent des dissections, essentiellement en privé à cause des interdits religieux. Les dessins anatomiques de Leonard montrent une bonne connaissance du corps humain , souvent plus avancée que celle des médecins de son époque !

L'anatomie se fait spectacle. Dans un premier temps, les écorchés sont mis en en scène dans des planches anatomiques (une des plus anciennes de humani corporis fabrica a été dessinée par un élève du Titien pour le compte du médecin Vésale). Dans des amphithéatres d'anatomie, les dissections ont lieu à la lumière des bougies, des parfums masquent l'odeur de putréfaction et la musique apaise les spectateurs …

Au XVIIème siècle, des cabinets de cire sont créés : le but est à la fois pédagogique et artistique. Ce sont des collections privées, premiers musées censés rassembler tout le savoir sur le corps humain. Les corps, souvent des jeunes femmes à l'échelle réduite, sont mis en scène… accompagnés de cafards et de rats.  Dans des vitrines en marqueterie, artistiquement déposés sur des suaires brodés d'or, des corps grandeurs nature en cire prennent des poses alanguies: encore et toujours des corps de femmes ouverts en différents endroits, laissant apercevoir le cerveau ou les viscères… La plus célèbre collection est peut être celle du duc d'Orléans au XVIIIème siècle dans laquelle figure une tête de femme, une larme à l'oeil, dévoilant sans pudeur la structure interne de son crâne. Honoré Fragonard, cousin du peintre et professeur d'anatomie à l'Ecole vétérinaire d'Alfort en 1776, invente l'anatomie naturelle. Les cadavres sont conservés dans des bains de liqueur, écorchés, séchés et les vaisseaux sont injectés de cire colorée… Le cavalier de l'apocalypse dressé sur sa monture spectrale est sans conteste son oeuvre la plus spectaculaire et la plus célèbre parmi ses 3000 pièces.

Notre premier reflexe est la répugnance, l'effroi ou le dégoût, mais rapidement la théâtralité des pauses nous fait oublier tout cela. Et on comprend alors que l'art et la science se sont trouvés intimement liées pour faire progresser la connaissance du corps humain. Les artistes, tels David, ont pu construire leurs personnages par habillages successifs à partir du squelette pour une plus grande vraisemblance. De leur côté,  les médecins récupéreront l'idée des représentations en cire, toutefois dans des postures plus « neutres » et dans un but purement pédagogique.

A lire : arts et science, l'ame au corps, hors série Beaux arts

Ligier Richier a profité de ces connaissances récemment acquises pour exprimer tout son talent de sculpteur dans la statue funéraire surnommée le "squelette"  ou le "transi" surmontant le tombeau du cœur et des entrailles de René de Chalon, prince d'Orange mort en 1544. La statue, d'un réalisme étonnant, est à mi-chemin entre le squelette et l'écorché aux lambeaux de chair encore pendants, à mi-chemin entre la vie et la mort. On reste frappé par la posture tragique de la statue: le personnage est debout, regardant (ou offrant?) son coeur brandi vers le ciel de sa main gauche...

commentaires

Jean Yves ALT 13/02/2005 17:27

Quelques petits compléments à votre article passionnant :

Au Moyen-Age, la peinture et la médecine sont des arts mécaniques... »
A cette époque, la foi étant au centre de toute connaissance, l’étude par les clercs des arts libéraux (c'est-à-dire libres des contraintes liées à la matière) constitue un préalable à l’étude de la théologie [liste des arts libéraux : grammaire, rhétorique, dialectique (les 3 sciences du langage), arithmétique, géométrie, musique et astronomie (les disciplines scientifiques)]. La formation des clercs va être bouleversée au cours du XIIe siècle par la « découverte » de la Logique, de la Physique de la Métaphysique d’Aristote et de la science gréco-arabe : à l’enseignement des arts libéraux s’ajoutera très progressivement (il faudra un bon siècle) les arts mécaniques (architecture, sculpture, peinture et orfèvrerie).
« L’anatomie se fait spectacle » : Ce sera vrai pendant très longtemps ; les cabinets de cire et plus généralement les cabinets de curiosité des XVIIe/XVIIIe siècles rassemblent des objets divers qui forment des collections que l’on montre à ses hôtes prestigieux. Il n’y a pas ou peu d’intérêt scientifique de la part de ces collectionneurs : il fallait avant tout étonner, paraître visuellement et surtout visuellement véridique.
« L'art et la science se sont trouvés intimement liées pour faire progresser la connaissance du corps humain. Les artistes, tel David, ont pu construire leurs personnages par habillages successifs à partir du squelette pour une plus grande vraisemblance. »
Cette affirmation, pour la peinture jusqu’à la fin du XVIIIe siècle-début du XIXe siècle est à nuancer. C’est en réalité la tradition séculaire de l’enseignement de la peinture à l’Académie qui imposait le nu, (et non pas le squelette) comme point de départ de la représentation d’un personnage (bien évidemment, on ne demandait pas au personnage célèbre commanditaire de venir poser nu ; les peintres utilisaient pour cela des modèles ; la pose du personnage représenté se limitait à la réalisation du visage). Donc en ce qui concerne la peinture, pour cette période le lien entre art et science reste encore problématique à définir : certes quelques peintres (ex.Théodore Géricault) vont se rapprocher de médecins mais dans le seul but d’obtenir des cadavres pour réaliser leurs tableaux [ex . Le radeau de la Méduse]
L’art du XXe siècle utilise par contre largement les apports de la science pour aborder de « nouveaux territoires artistiques », en travaillant par exemples sur les limites de la perception visuelle, en utilisant aussi bien l’infiniment petit que l’infiniment grand…

Haut de page