L’Arbre du Dieu pendu

par Alexandre 11 Février 2005, 00:00 Libris

Alejandro Jodorowsky est un extra-terrestre. Marionnettiste à Santiago, mime avec Marcel Marceau pour qui il écrit des arguments, metteur en scène du retour de Maurice Chevalier à l'Alhambra, directeur de théâtre, tarologue inspiré, romancier (Le Paradis des perroquets, Albin Michel, 1984), réalisateur de films (Fando y Lis, El Topo, La Montagne sacrée, Tusk), scénariste de bandes dessinées avec Moebius, Boucq, Gimenez… Il se dit « capable de vivre n'importe où si on ne le tue pas. »

Déçu par le surréalisme qu'il juge devenu trop respectable (notamment par André Breton) il fonde avec Topor et Arrabal, « un mouvement pour rire », le groupe Panique, en l'honneur de Pan, le dieu de la confusion.

Personnage hétéroclite, brillamment brouillon, il convient de séparer le grain de l'ivraie. Si j'admire le romancier, le scénariste, et même le fin tarologue ayant réussi a redonner sa valeur symbolique aux Arcanes, je reste insensible, voire consterné par le mystique, souvent de pacotille, comme dans son « évangile pour guérir ». Bien qu'il se rattrape dans le Doigt et la Lune, superbe petit recueil tiré de son expérience zen.

Après avoir découvert « Jodo » par l'Incal, sa plus célèbre BD (avec Moebius) avec son scénario à tiroirs symboliques, j'ai été très agréablement surpris par le Jodo romancier avec l'Arbre du Dieu Pendu.

Dans ce roman « familial autobiographique », Jodo raconte l'histoire fanstamée de sa famille. Il la transforme en épopée, en quête initiatique entre le zen, le Tarot, le Talmud, la science-fiction, la fantastique, le rêve, l'absurde et l'allégorie symbolique. Partant de l'histoire de ses arrière grands-parents vers un achèvement lumineux : une naissance, la sienne.

Teresa Groismann la grand-mère terrible maudit le dieu des Juifs qui lui a enlevé son enfant et décide de devenir une goy dompteuse de puces. Son mari Alejandro, le cordonnier, est habité par un rabbin caucasien qui lui prêche une charité dispendieuse. Abraham l'apiculteur incestueux, Alejandro Prullansky le grand danseur du Ballet impérial, Salvador Arcavi le dompteur qui apprend à lire les tarots dans les yeux de ses lions, Alejandro, le boxeur anarcho-syndicaliste ; tous nous entraînent dans le tourbillon des aventures extraordinaires qui les conduisent des ghettos russes au Chili de la Grande Dépression. Jodorowsky transforme sa mémoire familiale en légende héroïque, mais cette réalité mythifiée est métamorphosée par une écriture malicieuse et ironique. Un grand roman baroque qui fera le bonheur de tous ceux qui aiment qu'on leur raconte des histoires.

Le titre espagnol du roman est Donde mejor canta el pajaro, tiré d'une phrase de Jean Cocteau : « C'est dans son arbre généalogique que l'oiseau chante le mieux. ». (D'ailleurs, on peut facilement voir un parallèle à son attachement pour la généalogie dans une autre BD dont il est le scénariste : la caste des méta-barons, qui raconte justement l'épopée d'une famille).

« Dans nos arbres généalogiques, il y a toujours un événement, une catastrophe, un secret, un décès qui étend son effet sur trois ou quatre générations et nous crée une destinée. Dans mon roman, une crue meurtrière du Dniepr noie le fils adoré de Teresa, ma grand-mère. Elle se fâche avec Dieu et le bannit de son existence - et de la nôtre, à nous, ses descendants. De longues années d'exode et de souffrance vont jalonner le retour à la foi. Dans L'Arbre du Dieu pendu, tous les personnages, les lieux et les événements sont réels. Mais j'ai essayé de transformer et d'exalter cette réalité jusqu'à lui faire atteindre une dimension mythique. Si d'un côté notre arbre généalogique est un piège qui limite nos pensées, nos émotions, nos désirs et notre vie matérielle... D'un autre côté, il constitue le trésor qui renferme l'essentiel de nos valeurs. Avec ce livre, je n'ai pas seulement voulu écrire un roman mais présenter un travail qui, s'il a été réussi, aspire à servir d'exemple pour que chaque lecteur le suive et transforme, au travers du pardon, sa mémoire familiale en légende héroïque. »

(Prologue de Alejandro Jodorowsky)

commentaires

Jonathan 12/02/2005 04:27

Le titre de son livre zen "Le doigt et la lune" est tiré d'une vieille expression qui dit : "quand le sage montre la lune, le fou regarde le doigt".Jodorowski n'est peut être pas également bon dans l'exubérance de ses écrits, mais c'est un Créateur. On ne peut qu'admirer son engagement le plus complet à explorer -- pour notre bonheur -- diverses formes de créations. J'ai personnellement beaucoup aimé "Le Lama Blanc", sorte de parcours mystico-écoterique d'un lama au Tibet. Merci Alexandre pour cet article limpide, qui me donne envie d'en savoir plus...

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