Les Chinoiseries : l’écriture

par Jonathan 10 Février 2005, 00:00 Res Orbis

Il suffit parfois de peu de chose pour vous décider à apprendre le chinois. Pour ma part, il a fallu :

        • au lycée, un professeur un peu provocateur. A ma remarque anodine que l'anglais est la langue la plus parlée, il s'est plu à me contredire : C'est le chinois, numériquement  (cela dit, il avait tort. Il y a en fait plusieurs langues  chinoises).
        • en terminale, à la rencontre d'un sinologue pédant qui faisait trop étal de sa culture ("Tu vois la langue chinoise, c'est comme une femme, il faut bien la maîtriser pour en profiter"!). Du coup, j'ai voulu vérifier par moi-même (eh bien en fait, non, c'est pas ça du tout, le chinetoke-logue pédant raconte n'importe quoi...).
        • un truc vraiment  compliqué ("c'est du chinois"!). Une sorte de défi à relever. Un exploit personnel ('si j'y arrive, ça veut dire que je suis capable de faire pleins de trucs super compliqués'). C'est un peu comme gravir le Mont-Blanc.
        • Et puis, se faire potentiellement 1,300 milliards de copains, ce qui n'est pas rien.

Cela dit, depuis que j'ai ouvert mon premier manuel de chinois il y a 10 ans, je n'ai jamais vécu d'autre aventure intellectuelle égale. Mes ‘chinoiseries' voudraient vous la faire partager.

Vous aimez les rébus ? Vous savez déjà lire le chinois !

A l'origine de chaque caractère ("sino-gramme", aurait dit le chinetoke-logue pédant), il y a des clefs qui le compose : enfant / femme / toit / air / bestiole… sont des clefs. La combinaison des clefs forme le 'sino-gramme'.

Exemples :

Femme + Toit = Paix

Bestiole + Air = Vent

(d'après la légende chinoise, les insectes naissent dans le vent)

Femme + Enfant = Bien

(comme dans ‘tu vas bien ?')

Hop ! Avez-vous vu la magie s'opérer ? Mine de rien, vous êtes entré de plein pied dans la culture chinoise.

A chaque caractère, il y a une légende première, une étymologie à décrypter, une histoire qui est l'histoire de la Chine tout entière, mise en images depuis 3 500 ans. En associant, par exemple, l'adjectif 'bien' à la réunion de la femme et de l'enfant, l'écriture crée un consensus collectif, une référence commune qui véhicule une morale au-delà du texte. Pour faire simple, lire le chinois,  c'est ‘être' chinois.

Ce qui est sûr, c'est que la tradition chinoise est fondée sur l'observation de la nature.

Le pictogramme du soleil peut être associé à celui de l'arbre pour créer des caractères aux significations très différentes :

le soleil placé au-dessous des arbres signifie yao "l'obscurité" ;

le soleil placé au-dessus des arbres signifie gao "la lumière" ;

le soleil placé derrière des arbres implique l'idée d'émergence et désigne dong "l'Est".

Forcément, la culture évolue. Les caractères aussi. Par exemple :

  1. Originellement, ‘Pays' s'écrivait : un prince + un peuple + une armée + une frontière
  2. Au début du XXe siècle, le gouvernement simplifie une première fois les caractères. Pays devient = un roi + une frontière (il y a moins de traits à connaître).
  3. En 1956, lors de la révolution maoïste, le roi est exclu qui renvoie au système féodal. Le caractère est modifié. Une petite virgule vient se rajouter à ‘roi', ce qui signifie ‘jade'. Et hop, le tour est joué !

 

Dans le passé, pour transcrire une notion nouvelle, on créait un caractère original par combinaison graphique. La tendance actuelle consiste à assembler deux caractères existants, ou parfois plus, et à les enchaîner. Ainsi, le mot "avion" a été forgé en puisant dans le fonds des caractères anciens : "voler" et "machine" ; celui d'ordinateur s'écrit à l'aide du caractère signifiant "électrique" suivi de "cerveau".

 

Voir aussi :

Sur le caractère « femme » il y aurait d'innombrables développements. Voici une autre « chinoiserie » :

Voici un panorama des mots qui s'écrivent avec la clef « femme » :

commentaires

Jonathan 11/02/2005 14:23

Cette question intéressante de l'influence du caractère sur le monde qui entoure sera à lire plus tard. En tout cas, comme le dit le proverbe "Traduire, c'est trahir" : il est impossible de recourir aux mêmes notions exactes d'une langue à l'autre.
On sait par exemple qu'il y a plus de cent mots utilisés par les Inuit pour décrire la neige selon son état, alors que nous n'en utilisons que quelques uns et ça nous suffit.
De même, la première traduction de "démocratie" en Chine était phonétique, ce qui est souvent le cas quand le mot manque dans la langue. Depuis, il y a eu retraduction, et ce sont maintenant les caractères réunis de peuple et gouvernement qui signifient démocratie. Comme quoi, ils ont bien compris ce dont il s'agissait!

J'aime beaucoup cette histoire chinoise qui montre les différents points de vue sur nos civilisations 'occidentales' :
A un journaliste qui lui demandait, récemment, s'il pensait que la Révolution française avait été une bonne chose pour la France, un haut fonctionnaire chinois répondit :

- "Je ne sais pas, il est encore beaucoup trop tôt pour le dire." !

ChrystÚle 11/02/2005 11:23

Pour l'anecdote, depuis que Mao a réformé "l'orthographe" des sinogrammes, un sinologue puriste (et peut être pédant) ou un chinois nationaliste (et peut être pire, qui sait? ) est obligé de s'en référer aux Kanjis et donc de parler japonais !! Ce qui moi me parait rigolo mais a pu parfois peser lourd dans les relations diplomatiques de ces deux pays...Ceci dit, l'article est encore une fois très bien écrit et comme l'observe Jonathan, lire le chinois c'est un peu être chinois, et je me demande dans quelle mesure l'adoption de la langue chinoise par les japonais a pu modifier leur vison du monde...

Jean-Charles 11/02/2005 10:30

C'est passionnant!
Je me suis mis au japonais il y a peu. C'est vrai que les kanji sont semblables, d'ailleurs ils sont d'origine chinoise, mais la prononciation est plus facile en japonais!

Jean Yves ALT 11/02/2005 04:50

Cet article a le mérite de nous rappeler – en nous montrant quelques exemples de combinaison des sino-grammes (faut-il mettre un s ?) – que les mots n’ont pas une signification universelle. Chaque mot a une diversité, et de fonctions, et d’emplois. Autrement dit, cet article en abordant une autre langue (que je ne connais pas du tout) nous suggère qu’il y a dans tout langage des représentations, des idées qui NE VONT PAS DE SOI et qui ne sont surtout pas universelles (effet de chaque culture…)
Les exemples cités nous montrent – me semble-t-il – que les Chinois ne regardent pas le monde comme nous le faisons en Occident : j’irais presque jusqu’à avancer (mais c’est une pure hypothèse) à travers les exemples donnés que les Chinois ne font pas de scission entre le corps et l'esprit. L’exemple qui m’a le plus marqué et qui me fait écrire ces quelques lignes est sans aucun doute le « Femme » + « Enfant » = « Bien (être bien) » . Le corps, pour le Chinois, ne semble pas définit comme quelque chose de matériel (ce me paraît bien présent dans la définition de « Bien » et aussi de « Paix ».) Mon propos n’est pas ici de vénérer une pensée chinoise que je concevrais comme supérieure, mais de montrer comment cet article nous suggère à travers une petite étude du langage chinois, une perception de la vie très différente de chez nous.
Pour étendre le sujet, je me demande finalement, si les notions de « liberté », de « droits de l’homme », de « politique »… , comme nous les concevons en Occident, sont-elles "parlantes" pour les Chinois ? Et si la « puissance » du langage intervenait aussi dans la gestion des groupes humains ? Cela voudrait-dire que nos « politiques » envers ce pays ne sont pas adaptées…
Merci pour cette « aventure intellectuelle »…
P.S. : J’espère que je ne serais pas « taxer » de pédant avec ce commentaire…

saboten 10/02/2005 20:56

c'est un article très intéressant que tu as concocté, et je suis très sensibilisé à ce sujet, vu que je suis chinois et que j'ai accessoirement fait 4 ans de japonais, alors les pictogrammes chinois-ou kanji, peut importe- je connais assez bien pour être de ton avis ;)

bonne continuation à toi jonathan!

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